Qatar. Des migrants travaillant dans le secteur du bâtiment ne sont pas payés et souffrent de la faim


Au Qatar, plus de 80 travailleurs migrants qui ont travaillé pendant près d’un an sans être payés à la construction d’une tour prestigieuse dans le quartier des finances de Doha sont confrontés à de graves difficultés pour se nourrir et ont besoin de toute urgence de l’aide du gouvernement, a déclaré Amnesty International mercredi 18 décembre.

À l’occasion de la Journée internationale des migrants, l’organisation demande aux autorités qatariennes de remédier à la situation désespérée des employés de Lee Trading and Contracting (LTC), qui travaillaient dans des conditions pouvant s’apparenter à du travail forcé.

Mi-novembre, le secrétaire général d’Amnesty International s’est rendu dans le camp de travailleurs situé dans la zone industrielle d’al Sailiya et a demandé aux ministères du Travail et de l’Intérieur de s’occuper en priorité de la situation dans cette entreprise.

« Cela fait aujourd’hui un mois que nous avons rendu visite à ces hommes et que nous avons constaté leurs conditions de vie. Mais leur calvaire est loin d’être terminé », a déclaré Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International.

« Ils n’ont pas reçu de salaire depuis près d’un an et ne peuvent même pas acheter de la nourriture pour s’alimenter au quotidien. Ils ne sont pas non plus en mesure d’envoyer de l’argent dans leur pays, pour leurs familles, ni de rembourser leurs dettes. »

« Le gouvernement du Qatar doit intervenir sans plus tarder et mettre fin à cette crise. Les ouvriers nous ont expliqué qu’ils veulent simplement récupérer les salaires qui leur sont dus, avant de quitter le pays. Les ministères du Travail et de l’Intérieur doivent faire le nécessaire dès que possible. Le gouvernement confirmera ainsi qu’il est sincère lorsqu’il évoque la protection des droits des travailleurs. »

Les conditions dans le camp sont sordides. Certains travailleurs dorment sur des planches de bois dur, sans matelas, et certains bâtiments de logement provisoire sont dangereusement instables. Dans l’une des chambres, le sol et le plafond menacent de s’écrouler.


Des salaires non versés
Les employeurs doivent jusqu’à l’équivalent d’une année de salaires au groupe de travailleurs, qui comprend près de 60 Népalais, ainsi que des migrants du Sri Lanka, des Philippines, du Nigeria, de la Chine et du Bangladesh. Ils ont équipé deux étages – nos 38 et 39 – de la tour d’Al Bidda, à Doha, surnommée « la maison du football au Qatar », car bon nombre d’organisations liées au football y ont leurs bureaux.

Amnesty International a vu des documents qui laissent à penser que LTC doit aux travailleurs, au total, quelque 1,5 millions de riyals qataris (environ 300 000 euros). Les raisons exactes pour lesquelles l’entreprise n’a pas payé ces hommes demeurent floues.

Le projet de construction s’est achevé en octobre 2013, et depuis lors, les travailleurs sont cantonnés dans leur camp, sans avoir perçu leur salaire et en butte à une grave pénurie de nourriture.

L’un des travailleurs népalais a indiqué aux chercheurs : « " Faites le travail et nous vous paierons demain ", ont-ils dit… Nous avons continué à travailler et ils ont sans cesse retardé l’échéance, et finalement nous n’avons jamais été payés. »

Le même homme a ajouté que sa sœur s’était suicidée au Népal mi-2013, en raison des problèmes financiers que connait sa famille. Il n’a pas pu leur envoyer d’argent pendant plusieurs mois et n’a pas pu rentrer au Népal pour l’enterrement.

Les ouvriers ont tous porté plainte contre LTC auprès du tribunal du travail à Doha, afin de tenter de récupérer leur dû. Toutefois, le tribunal a demandé à chacun de s’acquitter de la somme de 600 riyals (environ 120 euros) pour régler le rapport d’expertise qui doit être réalisé dans le cadre de leur dossier. Tant qu’il n’est pas payé, l’affaire est dans l’impasse.

Selon les travailleurs, le tribunal a rejeté leur demande de dérogation de règlement de ces frais en raison de leur situation financière.

Aux termes du droit qatarien du travail, les travailleurs sont censés être exemptés des frais de justice.

« Cette affaire illustre parfaitement les nombreux obstacles qui se dressent entre les travailleurs migrants et la justice au Qatar. Comment un ouvrier qui n’a pas été payé depuis près d’un an pourrait-il verser une telle somme ? », s’est indigné Salil Shetty.

Des allégations de travail forcé
D’après le témoignage de certains ouvriers, lorsqu’ils ont arrêté de travailler en août 2013 pour protester contre le non-versement de leurs salaires, un représentant de LTC a menacé de les faire incarcérer. Aussi ont-ils repris le travail.

Le représentant de l’entreprise en question a fermement nié cette accusation devant Amnesty International.

Aux termes de la Convention sur le travail forcé de l’Organisation internationale du travail (OIT), le fait de contraindre une personne à travailler sous la menace de l’emprisonnement relève de la catégorie du travail forcé.

La pénurie de nourriture et autres problèmes que rencontrent les travailleurs
Les employés de LTC ne reçoivent pas de nourriture, n’ont pas d’allocation pour l’alimentation et ne touchent pas de salaire pour se procurer à manger. L’entreprise leur versait 250 riyals (50 euros) par mois à titre d’allocation alimentaire, mais les versements ont cessé en octobre.

Ils sont désormais contraints d’emprunter de l’argent pour acheter de la nourriture. Mi-novembre, plusieurs d’entre eux se sont plaints de souffrir de la faim auprès d’Amnesty International.

Un représentant de LTC a expliqué à Amnesty International en novembre que le versement de cette allocation avait pris fin le mois précédent parce que « à la fin de la journée, je ne tire plus de bénéfices de cette entreprise ».

En raison du système de « parrainage » restrictif en vigueur au Qatar, les ouvriers sont liés à LTC et ne sont pas autorisés à travailler pour une autre entreprise afin de gagner de l’argent.

Fin novembre, des habitants de Doha préoccupés par la situation de ces travailleurs ont recueilli des dons et livré des colis de nourriture en guise d’aide temporaire.

« Il est scandaleux de penser que dans l’un des pays les plus riches du monde, on laisse des travailleurs migrants souffrir de la faim. Les autorités qatariennes doivent agir sans plus attendre », a déclaré Salil Shetty.

Par ailleurs, les travailleurs ont révélé aux chercheurs que l’entreprise ne leur avait pas délivré de permis de séjour, pourtant obligatoires au titre du droit qatarien, et qu’ils vivent donc sous la menace d’une arrestation.

Un représentant de LTC a répondu à Amnesty International que l’entreprise n’était pas en mesure de payer des permis pour les travailleurs.

Complément d’information
Au mois de novembre, Amnesty International a publié Qatar. « Traitez-nous comme des êtres humains » Les travailleurs migrants au Qatar, un rapport détaillé sur les atteintes aux droits humains dont sont victimes les migrants et sur le manque de détermination des autorités qatariennes à protéger leurs droits.

PRE01/660/2013
18 décembre 2013