Fuir l’Érythrée : une odyssée tragique

Les routes de l'exil © AFDEC
Les routes de l'exil © AFDEC

[01/05/2014]

 

Il y a deux ans, le coureur de fond et porte-drapeau érythréen Weynay Ghebreselasie prend la poudre d’escampette en plein Jeux olympiques à Londres. En 2012, le ministre de l’Information profite d’un voyage d’affaires en Allemagne pour fuir son pays. Cette même année, deux pilotes de l’Eritrean Defense Force font défection avec l’avion présidentiel qu’ils posent en Arabie saoudite.

En 2007, 2009, 2011, 2012, 2013, ce sont des membres de l’équipe nationale de football qui se mettent hors-jeu à l’occasion de compétitions internationales, pour atteindre un tout autre but : l’asile politique. Ceux-là ont fui l’Érythrée dans des circonstances exceptionnelles. Mais tous les Érythréens n’ont pas la chance de partir si facilement.

Les citoyens candidats à l’exil doivent d’abord traverser illégalement les frontières. Repérés, ils seront au mieux arrêtés et emprisonnés quelques années, au pire tués par les gardes qui ont ordre de tirer à vue. Si l’on ajoute pour la famille restée sur place une amende de 2 500 €, soit environ 15 fois le revenu annuel par habitant sous peine d’emprisonnement et les risques d’être torturés, de mourir de soif ou de noyade, sur ces routes de l’exil, on appréhende mieux le chiffre de 4 000 fugitifs mensuels et ce qu’il révèle de la situation du pays.

Comment quitter l’Érythrée ? Il y a d’abord le moyen le plus sûr, et le plus cher : payer environ 5 000 $ à des officiers de l’armée pour sortir en voiture officielle vers le Soudan sans contrôle. Il y a aussi les réseaux non-gouvernementaux, moins coûteux mais plus risqués. Pour 3 000 $, on marche de nuit plusieurs jours pour passer les frontières sans être vu. Une fois parvenu sain et sauf en Éthiopie ou au Soudan, principaux pays de transit sur le chemin de l’exil, deux routes principales se présentaient jusque récemment : celle vers Israël et celle vers l’Europe.

Enlèvements et trafic d’organes

Il en coûte 2 500 $ pour aller jusqu’au Caire puis en Israël avec le risque d’être retenu en otage dans l’enfer du Sinaï, zone de non droit en Égypte. Que se passe-t-il au Sinaï ? L’exode des migrants érythréens tourne souvent au cauchemar s’ils tombent aux mains de certains Bédouins de cette péninsule. Ceux-ci kidnappent et torturent leurs otages pendant que la famille en ligne au téléphone est « incitée » à payer rapidement une rançon. Les pratiques sont sinistres : électrocutions, doigts coupés, brûlures, os brisés.

Les femmes sont violées, parfois par d’autres otages sous la contrainte des tortionnaires. Un trafic d’organes s’est aussi développé : des médecins opèrent sur place, on laisse le patient mourir ensuite. Les chiffres de ce trafic moderne d’êtres humains au Sinaï sont aujourd’hui publics : 25 000 à 30 000 victimes (à 90 % Érythréens), au moins 10 000 survivants, entre 5 000 et 10 000 morts et de nombreux disparus.

Ceux qui s’acquittent de la rançon (20 000 à 40 000 $) risquent néanmoins de mourir rapidement de leurs blessures, d’être vendus à d’autres Bédouins ou même jetés dans le désert, sans eau ni nourriture. L’objectif des survivants reste d’atteindre Israël. L’Égypte est trop dangereuse pour les migrants qui peuvent être expulsés vers l’Érythrée ou jetés en prison.

Sur les 58 088 demandeurs d’asile entrés sur le territoire israélien entre 2006 et février 2012, 56,5 % étaient Érythréens3. À leur arrivée, ils sont conduits au centre de détention de Saharonim et bénéficient d’une protection particulière mais sont considérés comme « infiltrés ». Ils obtiennent au départ un permis de séjour temporaire les protégeant du refoulement, mais ne leur accordant pas pour autant ni le droit de travailler ni l’accès à la protection sociale. Ils sont, de loin, le premier groupe de réfugiés en Israël, mais seulement depuis 2007 car avant cette date, la route principale était celle de l’Europe. C’est un accord entre l’Italie et la Libye pour réduire le flux de migrants qui a découragé ces derniers de l’emprunter, jusqu’à la chute du régime de Khadafi en 2011.

Refoulements et rapatriements

Au vu de l’arrivée d’un flot ininterrompu d’Érythréens, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a lancé en 2012 une politique agressive de « prévention de l’infiltration » : emprisonnement de tous les sans-papiers, rapatriements des demandeurs d’asile et construction d’une clôture de barbelés de 5 mètres de haut sur 227 km le long de la frontière.

Pour Israël, l’étape suivante est d’expulser les migrants déjà présents vers leur pays d’origine, en violation du principe de non-refoulement du droit des réfugiés, ou vers un pays tiers (Voir La Chronique de novembre 2013 p. 16). En janvier 2014, 765 « volontaires » partent vers l’Ouganda avec 3 500 $ chacun. L’État hébreu a en effet passé un accord avec l’Ouganda en juin 2013 pour accueillir des immigrants africains illégaux contre un soutien financier et militaire. Pour les preneurs d’otages du Sinaï, la barrière en Israël aurait pu signifier la fin d’une manne importante (622 millions de dollars extorqués) mais ils comptent depuis sur leurs complices, les tribus Rashaïdas et Hedarib, pour enlever de nouvelles victimes dès la frontière Érythrée-Soudan. Dans ces conditions, la route vers l’Europe est redevenue la principale. Elle n’est pas moins semée d’embûches. Depuis le Soudan, il faut d’abord traverser le Sahara. Outre le risque de mourir de soif ou d’un accident sur le chemin, les migrants peuvent ensuite être revendus en Libye à un autre groupe de trafiquants, être battus, soumis à des travaux forcés divers. Les femmes sont fréquemment violées. Sur place, les Érythréens sont aussi placés dans des centres de détention où ils sont maltraités. S’ils paient, ils peuvent être juste libérés ou, pour 4 500 $, amenés en bord de mer avec une place sur un bateau.

Extrait de La Chronique de mai 2014




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Reste à passer la Méditerranée. Plus de 300 migrants africains, érythréens pour la plupart, sont morts noyés au large de l’île de Lampedusa le 3 octobre 2013. Ce genre d’événement tragique n’est malheureusement pas nouveau. En dix mois, de janvier à octobre 2013, plus de 30 000 migrants atteignent le centre d’accueil de l’île mais 3 100 meurent par noyade au cours de la traversée.

Les deux routes principales se tarissent car elles sont devenues plus dangereuses et plus incertaines. Les candidats à l’exil regardent donc ailleurs. Vers le Yémen, de l’autre côté de la mer Rouge, mais un nouvel accord de 2012 renvoie désormais les fugitifs dans leur pays. Les migrants visent aussi l’Australie : ils passent d’abord au Soudan puis, moyennant environ 10 000 $, peuvent atteindre l’île par bateau après une étape en Indonésie. Le gouvernement australien durcit sa législation, sur le modèle israélien, ce qui pourrait dissuader les potentiels candidats.  


Franck Gouéry

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