Il faut dire non à un mauvais accord avec la Turquie

Les réfugiés ne sont pas une marchandise

[18/03/2016]

Par Ken Roth, Salil Shetty et Catherine Woollard

Désarroi ne doit pas rimer avec illégalité dans le cadre du projet d’accord entre l’Europe et la Turquie à propos des réfugiés. Il ne faut pas se faire d’illusion : ce qui est en jeu, c’est le principe même de la protection internationale pour ceux qui fuient la guerre et les persécutions.

Chaque gouvernement européen devra faire connaître ses intentions cette semaine : respectera-t-il le droit de demander l’asile, ou fera-t-il primer des marchandages avec un pays dont le bilan en matière de respect de ce droit n’est pas satisfaisant.

Cette nouvelle proposition est le dernier exemple en date d’une tendance dangereuse. Ces derniers mois, divers gouvernements européens ont décrété des fermetures discriminatoires de leurs frontières et imposé des plafonds limitant de manière illégale le nombre de demandes d'asile. Il en a résulté une catastrophe humanitaire qui n’en finit pas de s’aggraver pour des milliers de réfugiés bloqués en Grèce, et une forte montée des discours alarmistes et virulents stigmatisant les demandeurs d'asile et les migrants.

Les dirigeants de l’UE sont tombés au plus bas la semaine dernière, en proposant que la Turquie accueille des migrants faisant l’objet de retours collectifs accélérés depuis la Grèce, où ils sont arrivés par la mer, ainsi qu’un mécanisme selon lequel un réfugié syrien serait réinstallé dans l’UE depuis la Turquie pour chaque Syrien en situation irrégulière renvoyé par la Grèce, contre 6 milliards d’euros, la promesse que les ressortissants turcs pourront se rendre en Europe sans visa et la relance des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’UE.

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Nous soutenons, d’une part, une réinstallation à grande échelle des réfugiés en Europe et ailleurs, selon nous la meilleure manière d’empêcher que des réfugiés risquent tout en entreprenant une traversée dangereuse de la Méditerranée sur des bateaux impropres à la navigation, et d’autre part, une solidarité concrète avec les pays accueillant la grande majorité des réfugiés dans le monde, y compris la Turquie. Mais les dirigeants de l’UE doivent rejeter tout plan subordonnant la réinstallation de certains réfugiés au fait d’empêcher d’autres réfugiés d’accéder à une procédure d’asile équitable. 

Si nous insistons sur le respect du droit des personnes arrivant de manière irrégulière sur les côtes européennes de bénéficier d’un examen rigoureux et équitable de leur demande d’asile, nous reconnaissons que celles qui ne sont pas parvenues à démontrer la légitimité de leur requête à l’issue d’une procédure équitable peuvent faire l’objet d’un retour. Nous nous opposons cependant aux expulsions collectives accélérées qui ne prennent pas en compte les caractéristiques individuelles de chaque cas.

Le fait d'envisager ces agissements contraires au droit de demander l’asile n'est pas atténué par l’affirmation selon laquelle la Turquie est un pays « sûr » pour les réfugiés, ce qui relève de la fiction. La Turquie a accordé une « protection temporaire » à plus de deux millions de Syriens, mais elle continue à refuser de fournir une véritable protection à de non-Européens qui en font la demande, notamment les Afghans et les Irakiens. La Turquie a par ailleurs renvoyé à de nombreuses reprises des Syriens dans la zone de conflit et a fermé ses frontières à d’autres qui essayaient de fuir les combats.

Les réfugiés se trouvant en Turquie éprouvent en outre des difficultés à trouver du travail, à donner une éducation à leurs enfants et à vivre dans la dignité - des éléments essentiels à un refuge « sûr ».

Comme si cela ne suffisait pas, le président turc et son gouvernement mènent une répression intense contre les droits humains. L’échec du processus de paix avec les Kurdes et les opérations de sécurité prolongées dans le sud-est, ainsi que les manœuvres de répression à travers le pays visant les dissidents, l’opposition politique et les médias perçus comme hostiles au gouvernement pourraient bientôt pousser des ressortissants turcs à se joindre aux flux de réfugiés.

Déterminés à contourner leurs responsabilités face à la crise des réfugiés la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants de l’UE restent fort silencieux face à ces tendances, dans l’espoir malavisé de s’assurer la coopération de la Turquie pour bloquer les arrivées par bateau. 

La meilleure manière de contrer les démagogues qui profitent actuellement en Europe du chaos régnant dans la mer Égée n’est pas de céder à leur mépris pour le droit international, mais de proposer des solutions durables et respectueuses de certains principes. Elles existent. L’Europe pourrait considérablement ralentir le flux des arrivées par bateau en proposant davantage de réinstallations depuis certains premiers pays d’asile directement, en investissant dans ces pays pour que les réfugiés puissent y vivre dans la dignité et en redoublant d’efforts pour faire cesser les atrocités dans des pays comme la Syrie, qui poussent les réfugiés à fuir.

Les auteur-e-s : 

Ken Roth est le directeur exécutif de Human Rights Watch. 

Salil Shetty est secrétaire général d’Amnesty International.

Catherine Woollard est la secrétaire générale du Conseil européen sur les réfugiés et les exilés.