Un panorama des discriminations anti-chrétiennes

Depuis 2003, les attaque contre la communauté chrétienne d'Irak a augmenté.
Depuis 2003, les attaque contre la communauté chrétienne d'Irak a augmenté (c) Demotix

[25/04/2012]


Les plus menacées sont celles du Maghreb et du Moyen-Orient, estimées entre 10 et 15 millions, dont nous traitons largement dans ce dossier. La guerre du Liban, la Révolution islamique en Iran, la guerre civile en Algérie, le long chaos irakien, la poussée islamiste en Palestine (avec le Hamas) avaient été des traumatismes synonymes de marginalisation et d’exode. Les chrétiens ont survécu comme citoyens de seconde zone, mais certains de leurs hiérarques se sont compromis avec les régimes de dictatures en place (Irak, Syrie, Libye). Aujourd’hui, à l’heure du Printemps arabe, ils semblent à nouveau balayés par le vent de l’Histoire, déchirés entre l’aspiration à la démocratie et la menace des islamistes conquérants dans les urnes. En Égypte, en Syrie, ils sont déstabilisés, isolés et peinent à trouver leur place sur des échiquiers politiques encore instables.

En Afrique noire aussi, l’islamisme est une menace. Au Nigeria, pays le plus peuplé (158 millions dont la moitié de chrétiens), Noël 2011 s’est révélé sanglant, endeuillé par la mort de 35 personnes dans l’église de Madalla en périphérie de la capitale Abuja. La secte islamiste Boko Aram, qui se réclame des talibans afghans, veut vider le Nord-Nigeria, très majoritairement musulman, de sa population chrétienne et créer un État islamique. La charia qui, en principe, ne doit s’appliquer qu’aux musulmans et ne pas contredire la loi fédérale, est déjà appliquée dans une dizaine d’États du Nord. En pratique, les chrétiens subissent la pression de la majorité musulmane. On leur reproche de boire de l’alcool, de mener une vie nocturne ou de ne pas voiler leurs femmes.

Tracasseries et incidents

Le Soudan a hérité de trente-cinq ans de guerre civile et de deux millions de morts. Après la sécession du Sud majoritairement chrétien et animiste, le régime du président Bashir au Nord renforce son identité arabe et musulmane et durcit l’application de la charia. Plusieurs centaines de milliers de Soudanais du Sud, majoritairement chrétiens, qui avaient trouvé refuge au Nord pendant la guerre, ont été priés de plier bagage avant avril et de rentrer au Sud. Cela signifie la fermeture des églises, des séminaires, le départ des congrégations religieuses, la fin annoncée de toute présence chrétienne dans le Nord. Dans les zones musulmanes réputées plus tolérantes, (au Sénégal, au Tchad, dans le Nord-Bénin, le Nord-Togo, au Burkina Faso, au Niger, au Mali), les Églises locales déplorent aussi un nombre croissant de tracasseries et d’incidents : entraves à la construction d’églises, installation de mosquées concurrentes près de lieux de culte chrétien, déprédations, surveillance, pressions sur les fidèles pour qu’ils se convertissent à l’islam. Dans ces pays, la tradition de dialogue entre chrétiens et musulmans se heurte à la conception plus militante de l’islam importée par de jeunes musulmans formés en Arabie saoudite, en Égypte ou en Iran.

Dans les pays d’Asie à domination musulmane, la cohabitation avec les chrétiens ultra minoritaires devient également plus difficile. En Indonésie, en Malaisie, les Églises sont intégrées au jeu politique, mais des groupuscules islamistes accusent les chrétiens de prosélytisme sous couvert d’aide sociale et luttent contre les constructions d’églises. C’est au Pakistan que la tension est la plus palpable. Les islamistes occupent le terrain dans cet État largement décomposé et menacent les musulmans modérés, les hindous et les chrétiens situés en bas de l’échelle sociale et marginalisés. La pression devient telle que, dans les procès fabriqués de « blasphème », les chrétiens peinent à trouver des juges et des avocats.

Profanation, lapidation, pogrom

Des événements récents ont ému le monde comme la condamnation à mort par lapidation d’Asia Bibi, une villageoise chrétienne du Pendjab, accusée par d’autres femmes d’insultes contre le Prophète. Ou l’assassinat, en mars 2011 à Islamabad, de Shahbaz Bhatti, ministre des Minorités, unique catholique du gouvernement pakistanais. Le groupe islamiste qui a revendiqué l’attentat avait accusé le ministre de s’opposer à la loi antiblasphème et de défendre Asia Bibi. Deux mois auparavant, et pour les mêmes motifs, le gouverneur musulman du Pendjab, Salman Taseer, avait été assassiné par son propre garde du corps.

En Inde, c’est l’extrémisme hindou cette fois qui constitue la principale menace. La minorité chrétienne ne représente que 2, 3 % de la population, mais elle est accusée par les militants radicaux du Bharatiya Janata Party (BJP) de vouloir convertir les hindous dans les hôpitaux, les écoles, les universités où les Églises sont présentes et actives.

De véritables pogroms ont eu lieu dans l’État de l’Orissa en 2008. Des actions antichrétiennes – profanation de cimetières, imposition de rituels hindous dans les écoles – se poursuivent dans ces États du Gujarat, de Madhya Pradesh, de Karnatak où le BJP, au pouvoir ou dans des gouvernements de coalition, ratisse l’électorat en jouant sur la peur des conversions, exploite les mécontentements liés aux tensions entre communautés et castes.
Ce n’est pas l’intolérance religieuse, mais l’athéisme d’État qui explique la situation de persécution des chrétiens en Corée du Nord, où des protestants évangéliques venus du Sud sont régulièrement arrêtés et emprisonnés, et surtout en Chine où la pression du pouvoir sur les Églises est d’autant plus forte que le christianisme s’impose, dans la compétition idéologique, comme un facteur de séduction dans les milieux jeunes, universitaires et intellectuels. Avant les jeux Olympiques de Pékin et l’Exposition universelle de Shanghaï, Pékin avait tenté de redresser son image internationale en assouplissant son contrôle sur les Églises. Depuis, les masques sont tombés. Répression physique et viol des consciences demeurent le lot commun de communautés protestante et catholique privées de toute activité sociale et éducative.

Locale, officielle, clandestine

On ne connaît même pas le nombre précis de ces Églises. Les protestants sont majoritaires (30 millions ?), regroupés dans des « églises locales » sous le contrôle officiel. Dès qu’elles prennent de l’ampleur, ces églises, redoutées par le pouvoir comme ferments de contestation, sont fermées. Quant aux catholiques – de 12 à 24 millions –, leur Église reste tragiquement coupée en deux : une Église « officielle » dépendante de l’Association patriotique des catholiques de Chine et l’Église « clandestine » ou « souterraine », d’une obéissance absolue au pape, dans laquelle on compte des évêques (quatre) et des prêtres (une quarantaine) détenus dans des camps de travail ou des locaux policiers. La nomination des évêques fait l’objet d’une lutte impitoyable entre les autorités de Pékin, qui veulent garder la haute main sur les responsables locaux, et le Vatican qui entend désigner librement ses évêques. Après une phase de nominations négociées (avant 2008), le régime ne laisse plus de place à la concertation et nomme des personnalités malléables et compromises. Deux évêques « officiels » – Paul Ley Shiyin à Leshan et Joseph Huang Bingzhang à Shantou –, ordonnés sans mandat du pape, ont été excommuniés par Benoît XVI au printemps 2011. La nouveauté est la pression physique exercée sur les évêques reconnus par Rome pour les contraindre à participer à la consécration d’évêques illicites (nommés sans accord du pape). En 2012, la tension est à son comble et la perspective de normalisation diplomatique entre Pékin et le Vatican s’éloigne pour de bon.

Au Vietnam aussi, la situation se dégrade. Le gouvernement tente de faire plier des communautés chrétiennes à l’avant-garde de la contestation. L’Église catholique (8 millions, soit 7 % de la population) est l’une des rares organisations à oser s’élever, jusque dans les rues, contre l’arbitraire policier et la corruption. La répression est féroce. Des terrains qui appartiennent à l’Église sont nationalisés, des paroisses traînées devant la justice. Celle de Thaï Ha, tenue par des religieux rédemptoristes dans la banlieue de Hanoï, est le théâtre de violences depuis 2008. L’archevêque de Hanoï, Mgr Ngo Kuang Kiet a été contraint en mai 2010 de démissionner. À Cuba enfin, si l’Église catholique dispose d’un peu plus d’autonomie depuis la visite de Jean-Paul II en 1998 et l’arrivée de Raul Castro, le système politique reste bloqué et les dissidents, comme Oswaldo Paya, traqués. Pour eux, comme tant d’autres dans le monde, la foi chrétienne est inséparable du combat politique et source de persécution.
Henri Tincq

Extrait de la Chronique de mai 2012