Titouan Lamazou le voyageur

Titouan Lamazou
Titouan Lamazou aux côtés d'Amnesty International pour les 50 ans de l'organisation (c) Laurent Hini

[24/11/2011]

Il a parcouru la planète pour faire des portraits de femmes, avec ses pinceaux, sa plume et son appareil photo. À travers ses œuvres, se dessinent la guerre, la violence, la misère. Portrait d’un artiste militant.

Peinture, photographie, écriture, derrière chaque projet de Titouan Lamazou, artiste de l’Unesco pour la paix en 2003, il y a un goût de militantisme. « Oui je suis un artiste engagé, déclare-t-il du bout des lèvres. Mais tout artiste est engagé car il offre un certain regard sur la réalité ».
En insistant un peu, il finit par avouer la part de « dénonciation » dans son travail. « Quand j’ai commencé à faire des portraits de femmes dans la corne de l’Afrique, qui est le cœur des pratiques de mutilation génitale, ça a tout de suite pris une tournure militante », raconte-t-il. Entre 2001 et 2007, Titouan Lamazou parcourt le monde pour produire une impressionnante œuvre multiforme intitulée « Zoé-Zoé, femmes du monde ». Des femmes, rencontrées, peintes, photographiées, racontées. Des femmes parfois victimes, mais d’abord des « individus ». « Pour être honnête, mon projet est venu de mon amour pour les voyages et pour les femmes », affirme-t-il, pince-sans-rire.

Une rencontre au coeur de l'Afrique


C’est lors de son travail sur cette œuvre qu’il croise la route d’Amnesty International pour la première fois. « C’était à Kampala, en Ouganda, à la fin de l’année 2004. J’arrivais du Darfour, de la Somalie, du Kenya. Je croise le chercheur d’Amnesty en Ouganda. Il travaillait sur les violences faites aux femmes du Congo. C’est lui qui m’avait dit de les inclure dans mon travail », se souvient Titouan au cœur de son atelier, entouré d’immenses photos de femmes prises en Colombie, en Chine. Accompagné du chercheur, il traverse la frontière et va à la rencontre de ces Congolaises, qui vivent au cœur du conflit des Grands Lacs. Ils se rendent tous les deux à Bunia, en Ituri, au nord-est de la RDC. Puis Titouan va seul à la découverte des femmes du Nord-Kivu, une région particulièrement touchée par les violences. Il rencontre notamment Viviane Kitété, défenseure des droits des femmes dans la région. « Je me suis bien entendu avec le chercheur d’Amnesty, qui m’a demandé si dans le cadre d’une opération organisée par Amnesty International, je voulais parrainer Viviane. J’étais un parrain légitime puisque j’avais rencontré les femmes sur place, dont Viviane ».

Sept ans après sa première rencontre avec Amnesty, Titouan s’apprête à sortir un livre sur les femmes des Grands Lacs. « Quand j’arrive quelque part, j’essaye toujours de rencontrer les chercheurs, car ils ont une meilleure connaissance du terrain que moi. Et souvent ceux d’Amnesty International sont très autonomes. Ils vont enquêter partout ».

Violence, misère et corruption

 
En 2009, il crée l’association Lysistrata (du nom d’une athénienne, personnage d’une pièce de théâtre antique, qui convainc les femmes des cités grecques de faire la grève du sexe tant que les hommes ne déposent pas les armes, ndlr) pour venir en aide aux femmes, et notamment à celles de RDC. Et si l’artiste compte bien continuer ce combat, il ne veut pas que l’on oublie ce qui se cache derrière. « Les gens dans le monde sont très sensibles au viol utilisé comme arme de guerre. Des associations partent en croisade. Ça me dérange un peu. On oublie d’une part que les hommes en sont aussi victimes, et on oublie d’autre part pourquoi il y a ces viols. À la source, il y a la violence, la misère, la corruption. C’est cela qu’il faut dénoncer », martèle-t-il. « Dénoncer, c’est ce que fait Amnesty, mais quand on voit qu’on arrive déjà au 50e anniversaire… on se dit qu’on y arrivera jamais. Dans certaines régions, la situation s’est améliorée, mais dans d’autres, c’est la régression ».

Pessimiste, Titouan Lamazou ? Pas complètement : « On peut se demander ce qu’il se passerait sans Amnesty ». On ne sait pas vraiment si on a réussi à percer le mystère de l’homme. Et quand on lui demande s’il a des projets en cours : « tout le temps, j’en ai plein ». Et s’il pourrait être conduit à travailler de nouveau avec Amnesty, un sourire enfin : « Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles on pourrait être amenés à travailler ensemble de nouveau… ». On prend note.


Mélissa Boufigi

Ténèbres au Paradis, Africaines des Grands Lacs, Titouan Lamazou, Gallimard, 29 euros.

Article paru dans La Chronique de décembre 2011