Kabudvand, Iranien et Kurde, en prison pour l'exemple, par Marc Kravetz

Marc Kravetz © Privé

[19/04/2012]

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. Pour Mohammad Sadiq Kabudvand, Marc Kravetz.

Chacun est libre de penser ce qu'il veut à condition de n'en faire part à personne. C'est seulement quand on s'exprime publiquement que ça se gâte, si par exemple, comme Kabudvand, on entend publier des livres ou des journaux  non conformes aux vérités officielles du régime.

La République islamique ne reconnaît pas davantage l'existence de minorités nationales. Se revendiquer iranien et kurde n'est pas un délit d'opinion, mais bien pire : cela vous expose à l'accusation de séparatisme, autrement dit un crime contre l'État.  Pis encore, si l'intéressé a l'audace d'exiger de l'État de se conformer à ses propres lois qui prônent en principe l'égalité entre tous les citoyens, y compris les citoyennes et entre tous les Iraniens, y compris les Kurdes, de respecter le droit fondamental à la dignité de tous, et de créer une organisation pour ça.

Ainsi pourrait-on résumer l'histoire et le combat de Mohammad Sadiq Kabudvand, journaliste, écrivain, fondateur et animateur d'une organisation de protection des droits humains, et du même coup le dossier judiciaire qui lui a valu cette condamnation à 10 ans et six mois (onze ans à l'origine, réduite de six mois en appel) qu'il purge pour le moment dans une prison iranienne.
Les ennuis sérieux de Mohammad Sadiq Kabudvand ont commencé il y a une quinzaine d'années, en 1996, lorsqu'avec des amis il avait fondé « Unité pour la démocratie » un mouvement qui entendait promouvoir des valeurs civiques et démocratiques dans la société kurde iranienne et publiait un bulletin intérieur « La Voix de la liberté ». Tout s'est arrêté après moins d'un an. Nous en ignorons les raisons. Puis, de 1997 à 1999, Kabudvand a voulu faire connaître ses idées par des livres, trois essais, consacrés respectivement à la situation des femmes iraniennes, aux conditions d'une transition démocratique et au « mouvement social » en Iran. On n'en sait guère plus. Aucun de ces livres n‘est paru, faute d'avoir franchi l'obstacle de la censure préalable. L'auteur ne s'est pas découragé pour autant.


En 1998,  il fit les démarches nécessaires pour publier un journal hebdomadaire, Payam-e-mardom-e-Kordestan, (Le Messager du peuple du Kurdistan). Il fallut cinq ans pour obtenir l'autorisation et un an de plus pour se la voir retirée. Entre temps, 13 numéros du « Messager » étaient parus, en farsi et en kurde. Kabudvand en était le rédacteur en chef.  Arrêté en 2003, il fut condamné à 18 mois de prison avec sursis pour avoir « répandu des idées séparatistes » et « diffusé des fausses nouvelles ». Le 27 juin 2004, le magazine était interdit de publication pour trois ans, il n'est plus reparu depuis.


En avril 2005, Mohammad Sadiq Kabudvand, créa avec ses amis l'Organisation pour les droits humains au Kurdistan (RMMK) qui comme son nom l'indique entendait veiller à la défense et au respect des droits fondamentaux des Kurdes iraniens et favoriser les relations amicales avec les autres composantes de l'Iran. Près de 200 correspondants locaux ont travaillé pour cette organisation produisant quelque 250 rapports et interviewes jusqu'au coup d'arrêt définitif.  Le 1er juillet 2007, quatre policiers en civils ont débarqué dans le bureau de Kabudvand, place Vanak, à Téhéran. Ils l'ont arrêté après avoir saisi ses ordinateurs et les archives de son association, direction la prison d'Evin, dans la section contrôlée par le ministère du Renseignement (209 ou 240, selon les sources) dont la sinistre réputation ne s'est jamais démentie.


Placé à l'isolement durant des mois, Kabudvand fut soumis à toutes sortes de mauvais traitements avant d'être jugé devant la 15ème chambre du Tribunal révolutionnaire, et condamné le 22 juin 2008, à dix ans de prison pour ses « agissements contre la sécurité nationale » du fait de la création du RMMK, plus un an pour « propagande contre la République islamique » et communication avec des agences étrangères, notamment les Nations Unies et son secrétaire général de l'époque, Kofi Annan.  La condamnation fut confirmée en appel le 23 octobre 2008, avec une réduction de...six mois. 


En juillet 2009, Kabudvand fut transféré à Mahabad - la capitale historique du Kurdistan d'Iran - pour répondre d'une nouvelle accusation de « propagande contre le régime ». Il semble que ce procès ait tourné court. Seule certitude, l'accusé est retourné dans sa cellule où son état de santé inspire les inquiétudes les plus graves. Peu après son arrestation, Kabudvand avait subi plusieurs attaques cardiaques. Mal soigné, sa santé n'a cessé de se dégrader. Selon les informations les plus récentes, les médecins auraient diagnostiqué de plus un cancer de la prostate nécessitant une intervention chirurgicale d'urgence. Mais cela date de janvier 2011. On peut évidemment craindre le pire.


Le sort de Mohammad Sadiq Kabudvand est loin d'être unique dans un pays où prisonniers d'opinions et détenus politiques se comptent par centaines -quand bien même le régime de Téhéran leur dénie ce statut.  Son cas n'en est pas moins à la fois exemplaire et emblématique. Et tout indique que c'est bien ainsi qu'il a été traité par la justice islamique, si l'on peut désigner ainsi une procédure expéditive aussi peu soucieuse des faits réels que des droits de la défense. L'organisation RMMK était légale, comme le fut le « Le Messager du peuple » et, ce que nous savons, aucune des actions de Kabudvand ne le plaçait hors la loi.   Tout ce qu'il a entrepris se passait à ciel ouvert et relevait de la liberté que la constitution iranienne  reconnaît en principe à tous les citoyens du pays. Une action exemplaire donc, menée par une personnalité dont la réputation ne cessait de grandir, voilà ce qu'il importait de frapper. Sans oublier que Mohammad Sadiq Kabudvand est iranien et kurde.


En dépit de plusieurs guerres et d'une répression jamais démentie, la République islamique n'a jamais réussi à venir à bout de la dissidence kurde. De fait, l'état de guerre au Kurdistan d'Iran a pratiquement l'âge de la révolution khomeyniste. C'est du reste l'imam Khomeiny en personne qui, moins de six mois après son retour en Iran, avait déclaré le jihad, la guerre sainte, à la résistance kurde et à son chef historique, le Dr Abdul Rahman Ghassemlou, alors secrétaire général du PDKI, le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran.


Ce n'est le lieu d'évoquer ici ce que furent ces 32 années pour les 5 à 6 millions de Kurdes iraniens, jalonnées d'épisodes tragiques et sanglants. Mais il importe de souligner que contrairement à la propagande de Téhéran, la revendication kurde a toujours été celle de l'autonomie à l'intérieur de l'Iran et non la sécession. « Démocratie en Iran, Autonomie pour le Kurdistan » fut et demeure le slogan et la ligne directrice du PDKI, le plus important des mouvements kurdes iraniens.  On rappellera au passage que le Dr Ghassemlou a été assassiné à Vienne en 1989 par des agents des services de renseignement iranien, alors même qu'il avait accepté le principe de négociations secrètes pour trouver une issue pacifique à la question kurde en Iran.
Mohammad Sadiq Kabudvand n'est pas un militant politique. Son travail se situait dans un cadre exclusivement journalistique et humanitaire mais son identité kurde en est une part essentielle. Ce qui fut à n'en pas douter pour ses juges une circonstance aggravante est la nature même de son action, vis à vis des Kurdes comme de l'ensemble des Iraniens.  Et c'est cela qu'il paie aujourd'hui.


Bien sûr, il y a pire encore. 17 militants kurdes vivent en ce moment à l'ombre de la potence et peuvent être exécutés à tout moment, comme le furent en 2009 et en 2010, l'étudiant Ehsan Fattahan,  l'instituteur Farzad Kamangar ou la jeune Shirin Alam-HooliI, parmi d'autres suppliciés, tous condamnés à l'issue de procès bâclés, tous torturés, certains rejugés alors même qu'ils effectuaient des peines de prison, pour être condamnés à la peine capitale sous l'accusation suprême de moharebeh, « ennemi de Dieu », et plusieurs d'entre eux exécutés alors même que les procédures d'appel étaient en cours en dépit des campagnes d' Amnesty International, de Human Rights Watch et d'autres grandes ONG internationales.


Les Kurdes ne sont évidemment pas les seules victimes. 23 prisonniers politiques au moins (source Amnesty) ont été exécutés en Iran durant l'année 2010, parmi quelque 300 mises à mort dans les prisons iraniennes (dont 70% pour des « trafics de drogue » ou prétendus tels). Entre janvier et septembre 2011, on comptait déjà plus de 200 exécutions. Certaines sont annoncées par des communiqués officiels, la plupart ont été conduites en secret dans des prisons provinciales. C'est ce que révélait, entre autres, un rapport des Nations Unies, rendu public le 17 octobre 2011. Le même rapport fait état d'une dégradation globale de la situation des droits humains dans tout le pays. Elle ne fut jamais brillante, mais elle connut des périodes particulièrement sombres, comme en 1988 ou, plus près de nous, en 2007. Il semble qu'aujourd'hui on en soit revenu à l'un de ces pires moments, dans la foulée de la répression violente du mouvement protestataire qui avait suivi la réélection en 2009 du président Ahmadinejad.
Certains faits sont connus, d'autres moins. Telle la persécution systématique de la communauté des Baha'is - la plus importante minorité religieuse du pays - privés de droits élémentaires accordés aux autres religions minoritaire (Zoroastriens, Chrétiens et Juifs) et dont une centaine de membres, incluant les sept dirigeants élus de la communauté, sont actuellement détenus. Le rapport de l'ONU rappelle également qu'outre les Baha'is, la vague de répression frappe toutes les minorités du pays, ethniques ou religieuses, Arabes, Baloutches, Turkmènes, Kurdes, Azéris sunnites ou Soufis. L'Iran officiel a récusé le rapport en bloc, comme autant de « mensonges », « fabrications » et autres « manipulations ».  Son auteur, Ahmed Shaheed, le rapporteur spécial de l'ONU pour les droits humains en Iran, n'a pas été admis à enquêter sur le terrain. Son travail est basé sur des centaines de témoignages venus de l'intérieur et toutes les sources disponibles jugées vérifiables.

On admettra volontiers qu'elles sont incomplètes comme toutes les informations qui nous parviennent d'Iran, hors celles, aussi rares que succinctes, émanant de sources officielles. Recueillir et transmettre des informations indépendantes est une entreprise périlleuse. Plus de 30 journalistes iraniens sont aujourd'hui en prison de même qu'une vingtaine d'avocats dont le seul tort était justement de défendre des détenus politiques ou des prisonniers d'opinion. Voilà probablement ce qui a permis au président Ahmadinejad d'affirmer le 23 octobre sur la chaîne CNN qu'  « il n'y a pas de prisonnier politique en Iran, pas un seul ». Pas de témoins ? Pas de fait. C'est une façon de voir. Enquêter, faire connaître, tel était justement le rôle que s'assignait Mohammad Sadiq Kabudvand, via son journal et son organisation pour les droits humains au Kurdistan. Les deux sont désormais interdits et on a fait taire le messager.  Mais le silence auquel on l'a condamné est terriblement accusateur.


Marc Kravetz


NB. Les informations concernant Mohammad Sadiq Kabudvand qui ont servi à cet article ont été puisées pour l'essentiel dans le texte rédigé par le comité iranien pour « soutenir la candidature de Kabudvand au Prix Nobel de la paix 2011 », plus les notices publiées par Amnesty International et le Pen club international, outre des publications kurdes et iraniennes. Les renseignements ainsi recueillis diffèrent parfois sur certains aspects factuels. Nous avons essayé de les recouper au mieux.

Pour en savoir plus sur  sa situation, lire notre article : "Iran : Mohammad Sadiq Kabudvand, emprisonné pour avoir défendu les droits des Kurdes"

L'auteur

Grand reporter, il a couvert la plupart des conflits du Proche et du Moyen-Orient depuis 1975 jusqu'au début des années 1990, essentiellement pour le quotidien Libération dont il fut notamment l'envoyé spécial en Iran durant les premières années de la révolution islamique. Il a également travaillé pour divers journaux et magazines et publié des reportages sur une trentaine de pays et régions du monde. De 2003 à 2011, il était chroniqueur pour la radio France Culture, en charge d'un «Portrait du jour» diffusé quotidiennement dans les «Matins de France Culture» et il a réalisé pour cette radio, avec Gilles Mardirossian, un reportage radiophonique en 50 épisodes sous le titre «Mémoires israéliennes, mémoires palestiniennes».
Il a reçu le prix Albert Londres en 1980 pour ses reportages en Iran. Il est également lauréat du prix Noureddine Zaza 1990 pour ses reportages sur les conflits kurdes en Iran et en Irak et du prix Mumm 1992 pour sa couverture de la révolte kurde en Irak.
Auteur de plusieurs livres, il a notamment publié Irano Nox (Grasset, 1982), L'Album du nouveau monde (codirigé avec Jean Bayle, Libération 1993), Armand Gatti (Jean-Michel Place, 2003), Portraits du jour, 150 histoires pour un tour du monde et Portraits d'animaux, 50 histoires pour un bestiaire (Editions du Sonneur, 2008, 2009).

Amnesty International France a demandé à des comédiens, écrivains,compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures, et tout au long de la campagne 12 personnes en danger 2012.

François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert,Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl,Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.
Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur, et ne représentent pas forcément le point de vue d’Amnesty International.
Des textes d'une grande qualité, d'autres voix qui se joignent aux nôtres pour exiger que justice leur soit rendue.

Un immense merci pour leur contribution remarquable et leur engagement à nos côtés

Ces textes ont paru la première fois sur le blog hébergé par MEDIAPART