Colombie : Jesus et Noelia entre deux feux
[31/01/2012]
Un millier de paysans affichent leur neutralité dans le conflit opposant le gouvernement et la guérilla. Membres de la Communauté de paix de San Jose de Apartado, Jesus Emilio Tuberquia et Noelia Salas résistent depuis près de quinze ans aux crimes et aux exactions répétés.
« Nous sommes des paysans déplacés par cette violence, indique Jesus Emilio. Au milieu des années 1990, la plupart d’entre nous vivions dans le sud du département d’Antioquia. Nous avons dû migrer plus au nord, vers la région d’Uraba, à proximité du Panama. » Ainsi, le 23 mars 1997, 1 300 paysans se regroupent et créent la Communauté de paix de San Jose de Apartado. « Je faisais partie des membres fondateurs, poursuit Jesus Emilio, 45 ans. Aujourd’hui, j’en suis le représentant légal. Dès le départ, nous voulions que cette communauté non-violente n’entretienne aucun lien avec les belligérants. » « Un jour de 2003, intervient Noelia, 34 ans, l’armée a fait irruption dans le hameau où je vivais. Ils ont tué l’une de mes filles. Avec mon compagnon et mes deux autres enfants, nous nous sommes alors réfugiés à la Communauté. »
Comment expliquer le déchaînement de violences qui frappe ces populations civiles ? Depuis 1997 en effet, 200 membres de la Communauté ont été tués. « Selon nos décomptes, dit Jesus Emilio, 170 l’ont été par l’armée et les paramilitaires, une trentaine par la guérilla. »
La neutralité est mal perçue. « Les paramilitaires, reprend-il, nous accusent d’être des informateurs de la guérilla et la guérilla des Farc considère que nous sommes contre elle, puisque nous ne sommes pas avec elle ! » Les atouts de la zone exacerbent les convoitises : le sous-sol serait riche en pétrole, en charbon et les narcotrafiquants cherchent à étendre les champs de coca. « Les policiers, indique Noelia, possèdent un registre sur lequel sont inscrits les noms des paysans – hors de notre Communauté de paix – qui cultivent la coca et ils prélèvent des taxes ». « La guérilla, renchérit Jesus Emilio, procède de la même manière dans les zones sous son contrôle. Le paradoxe est que si les deux camps se combattent férocement, ils concluent volontiers des trêves pour laisser passer les convois de coca, car tous bénéficient du narcotrafic ».
Démobilisation en trompe-l’œil
Dans cette ambiance hostile, le millier de paysans qui s’accroche à la Communauté de paix table sur la solidarité internationale. « L’Église catholique en tant que telle ne nous appuie pas, précise Jesus Emilio, mais plusieurs de ses membres, dont le père jésuite Javier Giraldo, nous ont apporté leur aide. C’est grâce au soutien d’ONG américaines et européennes que nous tenons. Leurs émissaires nous protègent pour sortir de la Communauté. Amnesty International est à nos côtés depuis le début et dénonce les massacres dont nous sommes victimes ». « Beaucoup de femmes ont été violées par les deux protagonistes », confirme Noelia.
Ces exactions ont jalonné les huit années à la tête de l’État d’Alvaro Uribe, entre 2002 et 2010. « Depuis l’accession à la présidence de Juan Manuel Santos, en août 2010, la militarisation de la zone s’est intensifiée », signale Jesus Emilio. « La démobilisation des paramilitaires est une mascarade », dénonce-t-il encore. « Les nouvelles bandes criminelles occupant le devant de la scène – comme los Urabeños qui comptent 1 500 hommes en armes –, sont composées d’anciens paramilitaires. » L’octroi de « réparations » aux victimes comme solde de tout compte, selon la très controversée loi « Justice et paix » en vigueur depuis juillet 2005, est qualifié d’« indignité » par Jesus Emilio. « Comme si le paiement d’une somme d’argent pouvait légitimer les atrocités ! »
Malgré les menaces persistantes, les membres de la Communauté de paix refusent de quitter les lieux. « Où pourrais-je aller ?, s’interroge à haute voix Noelia. Je ne suis qu’une paysanne. Grâce à la Communauté et au soutien étranger, je suis en train de finir mon secondaire à l’école. D’autres paysans analphabètes apprennent à lire et écrire. Nous possédons une bibliothèque. Même si les tueries reprennent, je résisterai, car la Communauté est pour moi une grande famille et elle m’offre, ainsi qu’à mes enfants, une chance de promotion sociale ».
Yves Hardy
Site de la communauté de paix : http://cdpsanjose.org
Extrait de La Chronique de février 2012











