Nigeria : "Nous avons faim et nous sommes en colère à cause de Shell"

Marais de Sivibilagbara, Bodo, Nigeria, mai 2011. (c) Amnesty International
Marais de Sivibilagbara, Bodo, Nigeria, mai 2011. (c) Amnesty International

[07/05/2012]

Rencontre et témoignage de Makmid Kamara, chargé de campagne sur le Nigeria à Amnesty International et la communauté de Bodo, dans le delta du Niger.


Dimanche 22 avril, je me suis rendu dans la région de Bodo, dans le delta du Niger, au Nigeria. Cette région a été dévastée par deux déversements pétroliers majeurs en 2008, engendrés par des fautes d'exploitation sur un oléoduc de Shell.

Les habitants de la région de Bodo se battent pour leurs droits : après avoir cherché en vain à obtenir justice au Nigeria, ils engagent des poursuites judiciaires contre Shell au Royaume-Uni. Je me suis rendu dans la région de Bodo pour informer la communauté sur ce qu’Amnesty International, en partenariat avec le Centre pour l'environnement, les droits humains et le développement du Nigéria (CEHRD), une ONG nigériane, entreprend pour aider les habitants afin que le monde sache ce qu’ils endurent. Je les ai informés de notre vaste campagne visant à amener Shell et les autorités nigérianes à assumer leurs responsabilités quant aux ravages qu’elles ont causés dans le delta du Niger. J’ai aussi mis les habitants de Bodo au courant de la semaine mondiale d’action sur le delta du Niger, qui se déroule du 21 au 29 avril 2012, et des actions menées par les sections et les sympathisants d’Amnesty International dans plus de 15 pays à travers le monde.

Avant notre arrivée, le Conseil des chefs et des anciens avait averti toute la communauté de notre visite. Il avait donné son aval à une rencontre avec les habitants dans le centre de la ville. Près de 300 habitants de Bodo y ont assisté.

Nous avons été accueillis par le président du Conseil des chefs et des anciens de Bodo, Hyacinth Lema. Depuis que les déversements pétroliers ont eu lieu, la communauté ne cesse de demander à Shell de nettoyer la pollution et de verser des indemnités. Le chef Lema a déclaré que l’intervention d’Amnesty International et du CEHRD avait marqué un tournant majeur dans la campagne contre Shell. « Tout ce que nous faisions, ils ne le prenaient jamais au sérieux. Mais le monde entier entend désormais notre appel et vient à notre aide, grâce à Amnesty International et au CEHRD. » Le chef Lema nous a confié que le soutien de ces deux organisations « demeurera à jamais inscrit dans l’histoire de la communauté de Bodo ».

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Plusieurs personnes, dont certaines avaient apporté leurs témoignages durant les recherches menées conjointement par Amnesty International et le CEHRD en 2011 sur les déversements pétroliers à Bodo, ont pris la parole et prié les deux organisations de continuer à soutenir leurs efforts et à demander à Shell d’admettre ses responsabilités, de les assumer et de nettoyer les ravages causés dans le delta du Niger. Le président du Conseil des jeunes de Bodo, Kpoobari Patta, a déclaré : « Les jeunes et les habitants de Bodo ont faim et sont en colère à cause de Shell… Nous avons faim parce que nos terres et notre environnement ont été détruits. Nous ne pouvons pas même nourrir nos familles ni envoyer nos enfants à l’école, parce que les déversements pétroliers ont détruit nos moyens de subsistance. » Kpoobari Patta a expliqué que leur sentiment de colère est attisé par le fait que les responsables de Shell portent systématiquement de « fausses accusations contre notre communauté parce qu’ils estiment que nous n’avons pas notre mot à dire ».

Le pasteur chrétien Lekoya Kpandei a déclaré : « Vous avez fait connaître au monde entier notre situation. Merci au nom de l’église, merci au nom des pêcheurs. Merci au nom de ma famille. »

J’ai été tout particulièrement touché par Helen Akpe, une veuve âgée qui a vécu à Bodo toute sa vie. Elle a présenté les coquilles vides d’un bigorneau et d’un escargot, pour illustrer à quel point la vie des gens à Bodo est vide depuis les fuites de pétrole. Elle a expliqué que pour les gens de son âge qui dépendent de la pêche et de l’agriculture, « Shell nous a volé nos espoirs et nos sources de revenus ». Elle a demandé à Amnesty International et au CEHRD de continuer à soutenir la communauté, car ils apportent de l’espoir et redonnent le moral aux habitants, ajoutant : « Je vais mourir très bientôt, mais je partirai heureuse si je sais que Shell devra rendre des comptes pour avoir détruit ma terre. »

Je ne saurais dire toute la motivation que j’ai retirée de la détermination des habitants à amener Shell à rendre des comptes pour les souffrances dont elle est responsable, et de leur gratitude pour le soutien d’Amnesty International et du CEHRD. J’ai quitté Bodo avec un sentiment renouvelé d’accomplissement et d’inspiration. Aujourd’hui plus que jamais, je suis impatient de rejoindre les habitants de Bodo, les autres communautés touchées et les ONG du Nigeria, pour protester dans les rues de Port Harcourt samedi 28 avril et réclamer que Shell admette ses responsabilités, les assume et nettoie !