Les oubliés du Forum mondial de l'eau

Baie de Bodo-Nigeria 2011 ©AI
Baie de Bodo-Nigeria 2011 ©AI

[15/03/2012]

Le 6ème Forum mondial de l’eau s’est ouvert le 17 mars à Marseille sous le signe des «solutions». Attendra-t-il le dernier moment pour se confronter aux situations d’urgence des populations qui souffrent d’intoxication à force de consommer les eaux polluées par les opérations des industries environnantes ?Une tribune du Forum Citoyen pour la Responsabilité Sociale des Entreprises publiée dans le journal Libération daté du 14 mars 2012.

Dans une localité proche d’un oléoduc à Nisisioken Ogale, au Nigeria, l’eau consommée par la population contient un taux de benzène, solvant inflammable et toxique, 900 fois supérieur aux normes établies par l’Organisation mondiale de la santé. Le 6e Forum mondial de l’eau s’est ouvert le 17 mars à Marseille sous le signe des «solutions». Attendra-t-il le dernier moment pour se confronter aux situations d’urgence des populations qui souffrent d’intoxication à force de consommer les eaux polluées par les opérations des industries environnantes ?
Les Etats présents au Forum mondial de l’eau ont adopté à l’unanimité aux Nations unies, en 2011, des principes directeurs sur la question des droits humains et des entreprises, censés garantir la protection des populations et l’accès à la justice. Cependant, le gouffre entre intentions et application des textes est alarmant. Reprenons l’exemple du Nigeria. Des lois et réglementations y sont déjà en vigueur: elles interdisent la pollution de l’eau et exigent que les compagnies aient recours aux «bonnes pratiques de l’exploitation pétrolière».

En 2011, une enquête scientifique du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) est venue conforter ce que dénoncent nos associations depuis plusieurs années. Elle conclut que l’étendue de la contamination de l’eau potable dans le delta du Niger expose la population à des risques sanitaires élevés. Le rapport met aussi en avant le fait que Shell ne réalise pas les opérations de nettoyage nécessaires pour remédier aux ravages causés par ses activités et celles de ses partenaires. Six mois se sont écoulés depuis la sortie de rapport. Pourquoi rien n’a-t-il été encore mis en place pour protéger et indemniser la population nigériane? La raison est simple: l’incapacité des gouvernements à réguler efficacement le fonctionnement des entreprises. Incapacité des gouvernements qui accueillent les multinationales, comme c’est le cas du Nigeria où Shell, Total, Eni et le Nigeria National Petroleum Corporation (NNPC) exploitent conjointement le pétrole depuis 50 ans. Incapacité aussi des gouvernements comme les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la France et l’Italie où se trouvent les sièges sociaux de ces multinationales à les contraindre à respecter les droits humains.

Shell doit fournir le milliard de dollars pour dépolluer signez la pétition adressée à Shell Signez

Les entreprises continuent de prôner des méthodes fondées sur la participation volontaire, dont l’exemple emblématique est la notion de responsabilité sociale d’entreprise. Peut-on réellement continuer à penser que les intérêts des 31 millions de personnes vivant dans le delta du Niger qui boivent, respirent et mangent du pétrole depuis des décennies seront pris en compte de manière adéquate par ces compagnies? Soyons sérieux! Selon le PNUE, le nettoyage d’une petite partie du delta, le pays Ogoni, nécessiterait la somme initiale de 1 milliard de dollars. Bien qu’ayant déclaré des bénéfices se montant à 7,2 milliards de dollars pour la période de juillet-septembre 2011, Shell avait initialement offert à peine quelques milliers de dollars et 50 sacs de riz, de haricots secs, de sucre et de tomates à titre d’aide en compensation de deux déversements d’hydrocarbures survenus en 2008 qui ont dévasté la région de Bodo.

L’OCDE vient d’accepter la deuxième plainte déposée par Amnesty International et les Amis de la Terre en violation des Principes directeurs à l’intention des entreprises multinationales et il est attendu du Fonds de pension norvégien que celui-ci exige de Shell la mise en place des recommandations du PNUE. Le Forum ne devrait-il pas contribuer à trouver des solutions à des situations d’urgence comme celle-ci? Le droit à l’eau de millions de personnes, tout comme les droits qui en découlent, est bafoué par des multinationales et par l’inaction et l’indifférence des Etats, et cela en toute impunité.

Les 140 délégations ministérielles doivent passer des paroles aux actes afin non seulement de réaffirmer le droit à l’eau mais aussi de garantir l’accès et le nettoyage des zones contaminées. Tant que les solutions dépendront de la seule bonne volonté de quelques entreprises de se conformer au droit international et de régler au cas par cas les problèmes relatifs au droit à l’eau, les 250 conférences et 400 heures de discussions prévues au programme du forum officiel ne changeront aucunement le quotidien des populations oubliées, privées d’eau potable comme celles du Delta du Niger. Seule la mise en place de règlementations contraignantes permettra de répondre à la gravité de la situation et à l’urgence des solutions nécessaires.

Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty international France
Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’homme
William Bourdon,  président de Sherpa
Isabelle Autissier, présidente du WWF France
Martine Laplante, présidente des Amis de la Terre France,
organisations membres du Forum Citoyen pour la Responsabilité Sociale des Entreprises (FCRSE)

Une tribune publiée dans le journal Libération daté du 14 mars 2012