"On ne naît pas raciste on le devient" entretien avec Lilian Thuram
[02/02/2012]
Après une prestigieuse carrière de footballeur international, le sportif de haut niveau a raccroché les crampons en 2008 et créé une fondation contre le racisme. Avec Amnesty International, il a participé à la campagne sur le commerce des armes. Un engagement tout terrain.
Après avoir créé une fondation contre le racisme Lilian Thuram est commissaire de l'exposition sur les exhibitions humaines qui se tient Quai Branly à Paris jusqu'en juin prochain. Questions à l'ancien footballeur.
Aujourd’hui à Paris, l’exposition du Quai Branly sur les exhibitions humaines draine beaucoup de visiteurs. Quelle est l’actualité de cette question des « zoos humains » ?
Nous sommes dans une société où les politiques peuvent réveiller très facilement la confrontation entre personnes de couleurs ou de religions différentes. Pourquoi ce discours fonctionne ? Parce que les préjugés ont une histoire. Ils se fondent sur des imaginaires qui ne sont pas toujours décryptés. J’en veux pour preuve ces « zoos humains » où l’on pouvait aller voir des personnes venant d’Océanie, d’Afrique, d’Asie, des Amériques au Jardin d’acclimatation derrière des enclos. Ce phénomène n’a pris fin qu’en 1958. Nous commençons l’exposition avec Christophe Colomb qui ramène les premiers Amérindiens en Europe. Très rapidement, en 1550, éclate la controverse de Valladolid pour savoir si ces « indigènes » avaient une âme. Nous sommes tous fils et filles de ce passé mais la majorité des visiteurs n’en avait jamais entendu parler. Quelle histoire nous raconte-t-on ? Cette exposition nous oblige à nous poser ces questions.
On sent que ce questionnement vous habite. Fait-il écho à votre histoire personnelle ?
Ah oui ! Je suis né aux Antilles. Quand je suis arrivé dans l’hexagone, à l’âge de 9 ans, il y avait une série d’animations de trois minutes sur TF1 intitulée « La Noiraude ». Elle mettait en scène une vache noire stupide et une vache blanche intelligente. Je me suis alors interrogé sur la couleur de la peau. Pourquoi était-elle chargée négativement ? En questionnant à droite à gauche je suis tombé sur l’histoire de l’esclavage qui me touchait de façon personnelle. Mon grand père est né en 1908, soit soixante ans seulement après l’abolition de l’esclavage. J’ai commencé à comprendre l’origine des réflexions négatives sur les Noirs. L’école devrait éclairer cette construction des imaginaires. J’aurais aimé par exemple que l’on m’explique que l’esclavage n’était pas une confrontation entre Noirs et Blancs mais un système économique vieux comme le monde, l’exploitation d’hommes et de femmes pour bénéficier de leur force de travail gratuite.
La mémoire de l’esclavage ne risque-t-elle pas de favoriser une certaine victimisation ?
Justement, le piège serait de tomber dans cette victimisation qui empêche de se construire. L’histoire comme on nous l’a racontée dans mon enfance en Guadeloupe tendait à nous enfermer dans cette victimisation. On nous a fait croire qu’elle était tout entière contenue dans l’esclavage mais en réalité, les Antillais avaient un passé africain, antérieur à la traite. Ma mère par exemple n’avait jamais fait le lien entre l’Afrique et les Antilles. Comme en miroir à ce sentiment de victimisation, on observe un sentiment de culpabilité qui fait que l’on évite de parler de sujets tels que la colonisation. Cette culpabilité n’a pas lieu d’être, il faut prendre de la distance par rapport à cette histoire pour comprendre les séquelles qui encombrent notre société. Le pire selon moi c’est d’être confronté au non-dit qui empêche toute compréhension.
Est-ce que le discours du président Sarkozy à Dakar en 2007, sur l’homme africain « qui n’est pas assez entré dans l’Histoire », n’a pas renforcé les stéréotypes racistes ?
Si bien sûr. J’essaie de ne pas être dans le jugement mais de comprendre les mécanismes. On échappe difficilement à son conditionnement. Le président Sarkozy et ses conseillers ont tenu un discours daté du XVIIe et XIXe siècle. Mais ce qui est extraordinaire, c’est que cette intervention s’est tenue à Dakar à l’Université Cheikh Anta Diop du nom justement d’un célèbre historien anthropologue sénégalais. Personne ne s’est demandé qui était ce monsieur ! Si ceux qui ont rédigé le discours de Nicolas Sarkozy l’avaient su, peut-être que ces propos sur l’homme africain n’auraient jamais été tenus.
Qu’entendez-vous par conditionnement ?
Notre conditionnement est lié à l’état de nos connaissances qui fondent notre réflexion. Quand je jouais au foot, on entendait des cris de singe lorsqu’une personne de couleur noire touchait le ballon. Tout le monde s’offusquait. Ça ne sert à rien. On ne naît pas raciste, on le devient. Pourquoi des cris de singe et pas de chat ou de chien ? Il faut faire un voyage dans le temps pour comprendre qu’à une certaine époque on a prétendu qu’il y avait des races différentes, que le Blanc était supérieur au Noir, ce dernier étant le chaînon manquant entre le singe et l’homme. Or en réalité nous sommes tous des Homo sapiens !
Vous avez pris votre bâton de pèlerin pour faire de la sensibilisation contre la discrimination dans les écoles en France, que leur transmettez-vous ?
Souvent, les enfants me disent que les Noirs courent vite, dansent bien… Je les mets en garde contre ces stéréotypes. Dans une société où l’on sépare le corps et l’intellect, si vous êtes doué physiquement, vous êtes nul intellectuellement. Je suis bien placé pour le savoir en tant que joueur de foot ! Alors j’écris une phrase très simple au tableau : « Le sexe, la couleur, la religion ne déterminent en rien les qualités et les défauts d’une personne ». Le danger avec le racisme ou le sexisme c’est que ça devient vite émotionnel. C’est du coup extrêmement compliqué à remettre en cause. Il faut réintroduire de la rationalité.
Toujours sur ce thème de la discrimination, vous avez été membre du Haut Conseil à l’Intégration. Quel bilan faites-vous de cette expérience ?
À l’époque j’étais joueur de foot, donc je participais peu aux réunions mais à chaque fois, j’apportais mon vécu d’Antillais ayant grandi dans une banlieue parisienne d’un quartier défavorisé, c’est-à-dire une vision différente des autres membres. J’étais aussi beaucoup dans l’écoute. J’ai remarqué que certaines personnes prises dans les rouages du politique préféraient les non-dits tout en m’incitant à m’exprimer, « vas-y, toi, tu peux dire les choses ! ».
Outre ce combat contre le racisme, vous vous êtes engagé dans celui de la régulation du commerce des armes aux côtés d’Amnesty International à partir de 2006. Pourquoi ce nouveau terrain d’engagement ?
Il est lié à une rencontre personnelle avec un militant d’Amnesty International. Je crois que chacun se construit dans les rencontres. J’ai pensé que je pouvais mettre ma notoriété de joueur de football au service de cette thématique pour sensibiliser le plus largement les gens. J’ai donc participé avec Amnesty à des conférences de presse, signé et fait signer des pétitions à mes partenaires de l’Équipe de France, préfacé le livre Contrôler les Armes1, etc. C’était aussi pour moi une sorte de formation aux problématiques du monde actuel. Ce qui me frappe sur la question du commerce des armes, c’est que les pays censés être garants de la paix et disposant d’un droit de veto au sein du Conseil de sécurité de l’Onu sont les mêmes qui fabriquent et exportent les armes.
Avez-vous l’impression que l’on parvient à faire bouger les lignes
par le biais du travail associatif ou plutôt en ayant une charge plus directement politique ?
In fine, ce sont les politiques qui font changer les choses. On peut avoir une vision égalitaire du monde, se réveiller tous les matins avec une grande envie d’agir mais si les politiques ne jouent pas le jeu, c’est inefficace. Toutes les luttes doivent donc amener le politique à prendre des décisions.
La préparation de la prochaine coupe du monde de football au Brésil en 2014 se traduit déjà par une série d’expulsions forcées dans ce pays. Comment mobiliser face aux enjeux financiers de cette compétition mondiale ?
Là aussi il s’agit de décisions du monde politique bien plus que du monde du football. Ces réflexions autour de l’argent et des droits de l’Homme devraient être portées par l’ensemble de la société. Ce qui se passe se fait au nom du football mais ce sont les hommes politiques brésiliens qui vont exproprier les favelas.
Comment vous ressourcez-vous pour mener tous ces chantiers ?
Essentiellement à travers les rencontres et les livres. Il y a des ouvrages qui m’ont durablement marqué : Le Prophète de Khalil Gibran, Le Petit Prince de Saint-Exupéry, Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach. Ou encore des auteurs comme Tzvetan Todorov, Eduardo Hughes Galeano. Ma grande chance c’est qu’en tant que joueur de foot, j’avais du temps entre les déplacements en train, en avion, dans les hôtels… Le temps c’est un luxe que je conserve aujourd’hui.
Propos recueillis par Aurélie Carton
1/Contrôler les Armes, Autrement/Amnesty International, 2010.
article extrait de La Chronique de février 2012
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