Les murs prennent la parole en Egypte

Fresque sur un mur du Caire (c) Blas
Fresque sur un mur du Caire (c) Blas

[01/09/2012]

Sous le régime de Moubarak, à travers la Sécurité d’État et ses multiples indicateurs, les murs des villes égyptiennes avaient de grandes oreilles. Depuis le début de la Révolution, le 25 janvier 2011, ces murs parlent. Et s’avèrent même sacrément bavards ! Graffitis, fresques, pochoirs fleurissent dans les rues du Caire, d’Alexandrie ou de Louxor, scandant les moments de liesse et les drames qui ont émaillé ces vingt mois de transition révolutionnaire. Reportage  

Tignasse brune en pétard, jean et baskets, silhouette longiligne tout juste sortie de l’adolescence, Zeft arrive à l’heure égyptienne au rendez-vous. Dans une ville comme Le Caire, peuplée de 12 à15 millions d’habitants, impossible d’être ponctuel. Personne n’échappe aux embouteillages qui permettent d’observer à loisir ces graffitis et peintures murales omniprésents depuis le début de la révolution. « J’ai commencé en mars 2011. Je connaissais un peu l’œuvre de Bansky (1) par le biais d’Internet quand j’ai découvert que chez nous aussi des artistes s’exprimaient sur les murs. », raconte Zeft, jeune ingénieur de formation.

Pour son premier pochoir effectué incognito, de nuit, il s’inspire de la Palestine, un thème d’indignation assez « classique » en Égypte. Puis rapidement, les dessins du graffeur amateur se personnalisent, se politisent. Il intègre cette communauté élastique de jeunes blogueurs et artistes, véritables vigies de la contestation égyptienne. D’autant qu’en publiant ses « œuvres » sur Facebook, Zeft mesure leur impact auprès des internautes qui la commentent. Sur Twitter, il compte désormais 250 000 followers. « Je ne suis pas un activiste mais j’étais tous les soirs place Tahrir pendant les dix-huit jours précédant la chute de Moubarak, explique-t-il. Je suis devenu une personne complètement différente, comme si j’avais vécu cinquante ans en accéléré. »


Ils ou elles s’appellent Ganzeer, Ammar Abo Bakr, Alaa Awad, Aya Tarek… Artistes professionnels, étudiants, simples protestataires, chacun prend possession des murs de la ville à l’instar des manifestants qui occupent régulièrement la place Tahrir. L’espace public se trouve ainsi reconquis après avoir été verrouillé pendant les trente années de règne de Moubarak. Instauré en 1981 après l’assassinat du président Sadate, l’état d’urgence – levé le 31 mai dernier – limitait d’emblée la liberté d’expression et de réunion.

Le drapeau sur la peau

Avant la révolution, les rares dessins muraux visibles au Caire s’inspiraient presque exclusivement de thèmes religieux. Qu’il s’agisse de calligraphies traditionnelles, de dessins des « Hadjis » racontant sur les murs de leur maison leur pèlerinage à La Mecque, ou encore des empreintes de mains trempées dans le sang de l’animal sacrifié pour l’Aïd. Aujourd’hui, tous les supports font l’affaire de celui qui veut transmettre, un message par le biais d’un graffiti. Ils expriment une colère (Votre silence nous tue ; fuck the Scaf- Conseil suprême des Forces armées, ndlr), un espoir (Éduquez des penseurs, pas des tireurs ; Vous pouvez écraser les fleurs mais non empêcher l’arrivée du printemps), un sarcasme (Réouverture prochaine sur l’immeuble de l’ancien parti au pouvoir, le PND). Ces mots, écrits en arabe ou en anglais, couvrent les murs, les écorces des arbres, le sol, les vêtements et même… la peau. Pinceau et palette en main, des jeunes aux abords de la place Tahrir proposent en effet, moyennant une guinée, de peindre votre poignet, ou votre front aux couleurs du drapeau égyptien.

Les autorités tentent parfois de freiner la prolifération picturale. Mais quand fin mai, le gouverneur du Caire badigeonne les fresques sous prétexte de nettoyer la ville pour le futur président de la République, les artistes de rue s’y remettent dès le lendemain. Avec rage. « Si la police efface mes graffitis, ça veut dire qu’elle me craint, ça me donne l’énergie pour continuer », explique Zeft.

Invitation au débat

Parfois, l’artiste lui-même recouvre son dessin par un autre, comme pour mieux souligner la succession des différentes séquences révolutionnaires. Les illustrations de soldats embrassant les manifestants avec le slogan « le peuple et l’armée, main dans la main » ont laissé place, dès les premiers drames liés à la répression militaire, à des images menaçantes de blindés. Plus tard, le Maréchal Tantawi2 sera représenté en maître marionnettiste manipulant les deux candidats à l’élection présidentielle. Ammar Abo Bakr, professeur aux Beaux-Arts de Louxor, est l’auteur des fameux portraits qui ornent la rue Mohamed Mahmoud. Une fresque en hommage aux personnes décédées après un match de football à Port Saïd en février 2012 où la passivité, voire complicité, de la police fut mise en cause. Or quelques mois plus tard, réagissant au contexte électoral des présidentielles, Ammar a effacé les visages de ces « martyrs » pour les remplacer par un slogan acerbe : « Oubliez ce qui s’est passé et concentrez-vous sur les élections ! ». Manière ironique de dénoncer l’impunité qui continue à protéger les forces de sécurité.

Photographe-plasticien français installé depuis dix ans au Caire, Blas observe de près les répertoires d’inspiration des graffeurs et artistes. « Près de la place Tahrir, les dessins sont graphiques, à connotations directement politiques, avec une reprise de symboles forts : le drapeau, le chiffre 25 (date du début de la révolution), la colombe, la croix dans un croissant (allusion à l’unité nationale des Coptes et des musulmans). À Zamalek qui abrite une école des Beaux-Arts, les référents sont plus artistiques. Certains puisent leur inspiration dans les affiches des propagandistes soviétiques des années 1920-1930 : le poing, les couleurs grises et rouges… À Maadi, quartier chic et branché, le répertoire emprunte aux jeux vidéos, au numérique (smileys, Facebook, Twitter). »

La rue devient ainsi un lieu d’expression populaire et le dessin, un commentaire sur le vif. Cette forme de work in progress se veut également une invitation au débat. Une démarche inédite sous Moubarak où la censure, l’autocensure et les tabous avaient fini par étouffer toute réaction publique en particulier sur des thèmes touchant la présidence, l’armée et l’Islam. Aujourd’hui au contraire, la réaction est immédiate. Exemple parmi d’autres, en novembre 2011, lorsque les soldats tirent des balles en caoutchouc visant les yeux des manifestants près du ministère de l’Intérieur, dès le lendemain des portraits de visages anonymes aux yeux bandés surgissent sur les murs. Et le 23 octobre dernier, quand la jeune féministe Alia Elmahdy publie sur son blog une photo d’elle-même nue pour affirmer sa liberté de femme, elle suscite non seulement une flopée d’éloges et de condamnations, mais inspire des pochoirs représentant sa silhouette dans les rues du Caire. Comme en écho, les informations publiées sur le mur virtuel de Facebook se retrouvent sur les murs bien réels de la ville.

Un art subversif

Fait remarquable, les graffitis concernant le mouvement salafiste ou les Frères musulmans, acteurs pourtant incontournables de la transition, restent rares. Quelques œuvres par exemple rappellent que la confrérie n’a pas le monopole de l’Islam. « Nul doute qu’avec l’élection d’un des leurs, Mohamed Morsi, à la présidence de la République, les Frères musulmans vont devenir un sujet en soi pour les artistes de rue », prophétise Abo El-Fetouh qui travaille pour une association de défense de la liberté d’expression (AFTE).

Certaines ONG égyptiennes de défense des droits humains ont bien saisi le potentiel mobilisateur de cet art mural. Ce printemps, à l’occasion de la fête du travail, l’association Nazra a proposé à des graffeurs de rendre hommage aux femmes de Mahalla el-Koubra. C’est en effet dans cette ville industrielle textile du Delta qu’en 2008, des ouvrières ont arrêté les machines, réclamant des mesures contre la folle escalade des prix et une revalorisation de leurs salaires. Ces revendications, relayées par des cyberactivistes, avaient alors ouvert la voie au vent de la contestation. Étudiant en informatique, le graffeur Diaa el-Saïd, 22 ans, a fait le voyage à Mahalla le 1er mai 2012 : « J’ai rencontré les ouvrières. Elles sont le noyau dur de l’Égypte. Certaines s’inquiétaient parce que leurs revendications n’ont pas été prises en compte par la révolution de Tahrir ». Car dans une société où 40 % de la population selon la Banque mondiale vit avec moins d’1,50 euro par jour, où la croissance annuelle est passée après la révolution de 6 % à moins de 1 %, les soubresauts du processus révolutionnaire usent. Sur la porte de l’usine, Diaa el-Saïd a choisi de représenter une main de travailleuse aux ongles peints, légendée : « Demain je produirai plus que la Chine. » Une façon de dire « donnez-nous nos droits et on fera mieux ».

Mais demain semble loin quand après presque deux ans de transition, le bilan des changements institutionnels est maigre. Si le raïs est tombé, le nizam (régime) reste en place. Si l’état d’urgence a été abrogé le 31 mai dernier, l’armée peut encore arrêter, détenir et interroger des civils.

Si un Parlement a été élu démocratiquement à l’automne, il s’est retrouvé dissous au printemps. Si la terrible Sécurité d’état n’existe plus depuis mars 2011, la torture reste pratiquée lors des arrestations. C’est peut-être ailleurs que réside le principal acquis de cette révolution. Dans cette libre parole retrouvée, le dépassement de la peur, cette réappropriation de la cité par une partie de sa population qui s’insurge, polémique, rêve. Sur les blocs de pierres obstruant les rues du centre-ville, six « artivistes » ont peint des trompe-l’oeil projetant un monde utopique avec des arbres, des fleurs, des arcs-en-ciel, où les gens se baladent. Libres.

Aurélie Carton

1/Bansky : artiste n’ayant jamais dévoilé son identité connu pour ses pochoirs en milieu urbain.


2/le chef du Conseil suprême de l’armée limogé en août 2012.

Extrait de La Chronique de septembre 2012