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Syrie

Alep en ligne

Selfie de Modar dans les rues, il attend un bus sur le parking de l'évacuation d'Alep-Est mi-décembre 2016.

Notre journaliste a partagé avec trois Syriens, via Skype et Whatsapp, la chute d’Alep-Est.

Fin 2016, les messages et images des habitants d’Alep-Est ont surgi sur nos écrans et les réseaux sociaux. Avec leur téléphone portable et une connexion Internet laborieuse, des Alépins ont bataillé jusqu'au bout pour raconter l'écrasement de leur ville. Parmi eux, Yasser et Modar, héros discrets des hôpitaux. Et Najem, enseignant dans les campagnes environnantes. Pour comprendre ce qu'il leur arrivait, installée à Gaziantep du côté turc de la frontière, je les ai suivis, écoutés et questionnés, jour après jour, pendant qu'Alep tombait aux mains de Bachar al-Assad.

11 octobre 2016

— T'es là ?

— Pardon. J'étais très occupé aujourd'hui.

— C'est pas grave.

— Je suis vraiment désolé de ne pas t'avoir répondu plus tôt.

— C'est pas grave Modar.

Modar est souvent désolé. Ce jour-là, il répond à un message sur trois. « C'est horrible depuis ce matin. Je pars à l'hôpital, je n'aurai pas de réseau mais je t'expliquerai ». Plus tard, il m'envoie une vidéo : un enfant allongé sur un brancard, les jambes plâtrées jusqu'au bassin et les avant-bras perfusés. La voix de Modar commente lentement sans s'arrêter :

« La mère du petit est morte, son frère et son père sont sous les ruines. La maison du petit garçon s'est écroulée sous une bombe tombée du ciel, c'était hier à al-Fardous (quartier d'Alep-Est ndlr) ». Puis Modar montre des radiographies : l’enfant a trois fractures. « Ce petit attend son tour pour l'opération. Mais comme son pronostic vital n'est pas engagé, il n'est plus prioritaire ».

Modar a 29 ans. En 2015, il obtient son diplôme d'infirmier et suit des cours d'anglais à l'Institute of language studies à Alep-Est. Après trois mois de siège, Modar commence à filmer son quotidien : les blessés, les morts, les enfants, les vieux, leurs jambes déchirées, les bras écrasés, ceux qu'ils croisent, couchés à même le sol, à l'hôpital, et ceux dont il s'occupe personnellement. Comme le petit aux jambes fracturées.

Modar filme le sol quand il marche ou se met à courir. Sa manière de filmer n'est jamais brusque, il décrit très précisément ce qu'il voit : « ici, l'immeuble est coupé en deux », « au loin là-bas, un baril approche », suivi de plusieurs : « Allah Akbhar ». Modar est musulman, il implore la protection de Dieu lorsque le baril tombe et explose devant son téléphone. Ses commentaires décrivent des évidences, mais il a raison de dire ce qu'il voit et filme. Après tout, il n'est ni journaliste ni cameraman.

Najem non plus n'est pas cameraman. Professeur d'anglais dans la province Sud d'Alep, il a appris à photographier et à filmer pour attirer l'attention des journalistes étrangers sur sa région. Le régime syrien et son allié russe pilonnent Alep, mais selon Najem, quand ils en auront terminé avec la ville assiégée, les bombardiers s'occuperont de sa province.

A gauche, un enfant déplacé d'Alep cherche à boire dans une station de récupération d'eau de pluie, province sud d'Alep. A droite, les élèves de l'école primaire où travaille Najem le matin, province sud d'Alep

15 octobre 2016

« Enchanté. Je sais que les Français préfèrent parler en français », me lance Najem, 29 ans, quand nous discutons pour la première fois – en anglais – par messagerie Whatsapp. Sa photo de profil montre quatre jeunes enfants faisant le signe de la victoire en direction du soleil. Ils marchent sur des rails. En arrière-plan, on remarque une ancienne gare : « Je rends souvent visite à ces déplacés d'Alep, et j'avais remarqué des mots écrits en français sur les murs du bâtiment », m'explique Najem. Il s'agit bien d'une gare désaffectée. Elle a été construite à l'époque de la Syrie mandataire, quand la France administrait le territoire entre 1920 et 1946.

« J'espère qu'aujourd'hui la France est comme avant. Forte, et non faible ». Ce n'est pas une question, je préfère donc botter en touche : « Et ces enfants, ils sont là depuis quand ? ».

Ce campement se situe sur la route de l'école primaire. Il y passe ses matinées, puis consacre ses après-midi à l'institut pour adultes qu'il dirige depuis juin 2016 : « Je suis le seul à parler anglais dans cette campagne », me répète-t-il en permanence.

Najem a quitté Alep en 2011 lorsque que les premières manifestations de rues furent réprimées par le régime. Le jeune diplômé en littérature anglaise veut retourner dans sa campagne d'origine pour enseigner. La province Sud est pauvre, sous-éduquée, et rares sont les enfants qui continuent l'école après le primaire, faute de structures et parce qu'il faut aider les parents agriculteurs. Son institut permet à des adultes de 18 à 35 ans de rattraper leur retard. Ils sont 150, autant d'hommes que de femmes. Son établissement manque de chauffage, d'imprimantes, de papier, de tableaux et de rétroprojecteurs. Najem ne perçoit aucun salaire. Pour ses élèves, il décide de tenir le coup : les examens sont en février.

A droite, Mustapha, 8 ans, les jambes plâtrés est rescapé d'une explosion. Photos prises à l'hôpital par Modar en octobre 2016. A gauche, vue depuis la maison de Modar qui se photographie sur le parking d'évacuation

1 décembre 2016

« J'ai demandé à un enfant dans la rue : pourquoi tu veux partir ? Pourquoi tu veux quitter ta maison ? Le petit m'a répondu : “je veux manger des pommes de terre” ».

Yasser me rapporte ces mots le 1er décembre. Cela fait longtemps qu'il n'y a plus de patates en ville. Mais depuis six jours, tenaillés par la faim et la peur, des habitants tentent de fuir. Le 26 novembre, les forces syriennes et les milices alliées ont fait une percée par le nord d'Alep-Est. Pour échapper aux exactions, de nombreux civils décident de se rendre à Alep-Ouest, contrôlée par les forces du régime syrien, d'autres cherchent refuge dans les quartiers sud de la ville, là où réside Yasser.

Yasser est administrateur à l'hôpital. Il est chargé de répertorier les besoins en places, en soins et en médicaments. Autant dire qu’il ne chôme pas. Quand son hôpital clandestin, le renommé M2 1, est bombardé fin septembre, Yasser poursuit ses tâches dans un autre, au M3. Et quand son propre immeuble s'écroule en décembre, il envoie sa femme à Alep-Ouest chez ses parents. Ghufran en est à son huitième mois de grossesse, le danger à Alep-Est est trop grand, estime Yasser.

Mais pour lui, hors de question de fuir les hôpitaux et de se rendre à l’Ouest, côté loyaliste : sa profession fait de lui un « Wanted ». Et ses contacts avec les médias syriens et étrangers pourraient signer son arrêt de mort.

5 décembre 2016

Après plusieurs nuits blanches à l'hôpital, Yasser s'interroge :

— Je voudrais te demander quelque chose.

— Oui ?

— J'ai entendu dire qu'aujourd'hui il y avait un convoi pour permettre aux journalistes-citoyens de partir. Ce matin à 9 heures. Si c'est vrai, penses-tu que c'est safe ? Un bus passe dans le quartier dans une heure, je ne sais pas si je monte dedans, t'en penses quoi, toi ?

Quand il pose cette question, Yasser a forcément entendu avant moi ces témoignages sur les disparitions d'habitants à mesure que les forces de Bachar al-Assad progressent dans la ville. Tous les opposants connaissent la haine du régime à l'encontre des journalistes syriens, qu'ils soient « citoyens » ou professionnels.

En fait, Yasser est sonné, incapable de réfléchir, de démêler le vrai du faux des rumeurs qui se répandent en ville. Il n'est pas seul, d’autres me confieront « perdre la tête », envisageant même de tuer femme et enfants plutôt que de les imaginer enlevés par leurs ennemis, ou exécutés.

Je réponds à Yasser : « Non, ne monte pas dans ce bus ».

Signer notre pétition : pas d'impunité pour les crimes commis en Syrie. Traduisons les responsables en justice !

28 novembre 2016

Modar ne répond plus. C'est l'un de ses amis qui donne l'alerte par Whatsapp : Modar vient d'apprendre la mort de son père et son frère. L'armée syrienne et les milices progressent dans Alep-Est. Les bombardiers russes et syriens accompagnent sans faiblir cette avancée éclair. Le père et le frère de Modar ont été tués par un baril, à moins de trois heures d'intervalle. Les trois hommes de la famille s'activaient dans les rues, chacun de son côté, à la recherche d'une maison pour mettre leurs parents à l'abri.

La perte d'un proche est fréquente dans les familles syriennes. En 2012, Bushra, l'une des trois sœurs de Modar, est morte dans le bombardement de l'hôpital où elle était infirmière. En 2015, une autre sœur est emprisonnée six mois par le régime. Modar reste sans nouvelles d'un de ses cinq frères, un médecin disparu depuis plusieurs semaines. La mort est courante, mais la famille Shekho pensait avoir déjà payé son tribut.

Modar poste sur sa page Facebook des prières endeuillées. Il remplace la photo de son profil par un double portrait, de son père Abdulilah et de son frère Mohamad. J'envoie un mot de condoléances et apprends, par l'un de ses amis, que Modar écourte son deuil pour reprendre son travail à l'hôpital.

16 décembre 2016

Je reçois une vidéo de Modar. Il s’est filmé sur le parking « d'évacuation »2 où les Alépins se pressent pour monter dans un bus qui les conduit en zone rebelle. Modar est rasé de près, soigneusement peigné. Il déplace son mobile de droite à gauche.

« Ce sont nos dernières minutes dans notre ville assiégée. Ici, on voit la foule qui attend les bus verts, là on peut voir que la liberté coûte cher », termine-t-il en filmant une rue en ruine.

En haut à gauche, l'entrée de l'immeuble de Yasser après une explosion, décembre 2016. En bas à droite, Yasser et ses collègues sur le parking d'évacuation d'Alep-Est

16 décembre 2016

Yasser quitte également Alep. L'évacuation a officiellement débuté la veille. Privilégié par rapport à la majorité des déplacés, il quitte sa ville en voiture avec des amis de l'hôpital. Après eux, plus personne ne sortira d'Alep-Est en convoi privé. Les files de véhicules immobilisés bien avant la sortie de la ville, ont forcé beaucoup d'assiégés à abandonner cette idée, pour attendre une place dans un bus.

Il y a six kilomètres entre la sortie d'Alep-Est et Ramousseh, le dernier quartier sous contrôle des rebelles, après une zone militaire à traverser. En véhicule privé, les checkpoints s'avèrent relativement peu contraignants : entassés dans leur pick-up, Yasser et ses 19 comparses roulent une heure. Il en faudra dix en moyenne pour chaque bus. Alors oui, Yasser est un évacué « chanceux ».

Le trajet le marque profondément. « À chaque checkpoint, les soldats nous insultaient : et pourquoi vous ne nous laisseriez pas vos femmes ? C'est ça qu'ils disaient », me raconte Yasser en arrivant dans la province ouest d'Alep. Il me dit aussi qu'il a entendu des « mots vulgaires » qu'il ne me rapporte pas, ne sachant pas les traduire en anglais peut-être, par pudeur sûrement.

16 décembre 2016 - 17 janvier 2016

Les premiers jours, Yasser vit à droite et à gauche, puis dégote un petit logement pour lui et sa femme Ghufran, qu'il fait venir d'Alep-Ouest. Nous sommes début janvier, l'accouchement est prévu dans un mois et le futur papa veut à tout prix être en Turquie pour la naissance. Plusieurs de ses amis sont arrivés de l'autre côté de la frontière, alors pourquoi pas lui ? La recherche du bon plan est laborieuse jusqu'au jour où il semble, pour la première fois, à peu près certain de son coup.

Cet échange de messages commence le 15 janvier dans l'après-midi.

— J'ai parlé à un passeur. On part demain soir.

— Est-il de confiance ?

— Il n'y a pas de passeur de confiance.

— C'est combien ?

— 300 dollars par personne

— Il a dit qu'il n'y avait qu'une heure de marche.

Impossible de juger de la fiabilité de l'offre. D'autres rapportent des prix plus élevés, jusqu'à 800 dollars par personne, avec un trajet en voiture et à pied pour la montagne. Le paiement doit se faire uniquement une fois sur le sol turc. C'est la règle numéro un, mais elle ne garantit pas un passage réussi.

16 janvier - fin d'après midi

— Alors ?

— Je suis dans la maison du passeur. On attend ici jusqu'à ce soir.

— Ok.

— La connexion est mauvaise. Et puis il fait trop froid.

— Bon. Dis-toi qu'il n'y a qu'une heure de marche.

— C'est ce que le passeur a dit. Il dit aussi qu'il est possible qu'on soit arrêtés.

— Je peux t'appeler ?

— Non il y a trop de gens autour de moi.

— Ok.

16 janvier - 23H

— Ok ?

— Non. Le passeur a dit qu'on devait attendre le brouillard avant de commencer à marcher.

— Bon, ne prenez pas de risques.

— Si ça plante, on retentera.

17 janvier — 8H

— Salut Peggy. On n'a pas pu traverser. Le bateau n'a pas démarré.

— Le bateau ?

Il y a des petites rivières à certains endroits de la frontière turco-syrienne. Les passeurs songent à les emprunter pour écourter le trajet à pied. L'idée est brillante, sauf lorsque la barque est trop légère pour 20 personnes ou quand le moteur ne démarre pas. Yasser et sa femme rentrent à la maison, leur argent en poche, pétris de peur et transis de froid.

7 janvier 2017

Difficile d'attirer l'attention sur la région au sud d'Alep, alors que Bachar al-Assad vient de reprendre la deuxième ville du pays.

Le quotidien est dur pour Najem : « Tu te rends compte, j’ai seulement 150 dollars d'économies, et tout le monde se fout de ce qu'il se passe à la campagne ! ». Pourtant l’enseignant ne se décourage pas, et me demande souvent : « Tu connais des organisations humanitaires qui accepteraient de parrainer une école ? Je prépare un petit diaporama à leur présenter. Mais je n'ai pas d'appareil photo, j'utilise celui d'un ami ».

Najem collabore également avec Shahba Press, un média syrien anti-gouvernemental. Il s’occupe de la version anglaise du site, édite et traduit les vidéos et articles envoyés par les correspondants basés aux quatre coins de la Syrie. En février, Najem devient lui aussi correspondant.

15 février 2017

C'est la période des examens à l'institut, sept matières sont à valider, cela mérite bien une vidéo. Najem filme ses étudiants qui planchent sur leurs copies. Sur la page Facebook de Shabha Press, au milieu des tristes nouvelles du pays, sa vidéo recueille des dizaines de messages d'encouragement.

14 janvier 2017

Je rencontre Modar à Gaziantep. Il est fier de me faire visiter son appartement, un petit trois pièces qu'il loue, pour lui et sa femme, 150 euros par mois. Après un dîner gargantuesque, il me confie les détails épiques de leur traversée de la frontière. L'infirmier d'Alep-Est est très mince, mais il a plutôt bonne mine. Nous enchaînons les cigarettes, il sourit sans cesse et se couvre la bouche quand il rit. Modar se remémore les derniers mois de l'année passée. Il ne pense qu'à une chose, trouver un travail. Nous améliorons son CV en anglais, la candidature d'un infirmier bilingue arabe ayant fait ses armes à Alep-Est devrait intéresser des ONG du sud de la Turquie.

16 février 2017

Modar a cruellement besoin d'argent. Il perd patience et décide d'aller à Istanbul pour travailler dans le restaurant de sa belle-famille. Il prépare des kunefe, un dessert syrien à base de fromage, de poudre de noix, d'amandes et de cheveux d'anges grillés au sirop de sucre. Tous les jours, de midi à minuit, l'infirmier est en cuisine.

Après plusieurs semaines, Modar m'avoue qu'il s'ennuie : « Je vais reprendre mes recherches de boulot à Gaziantep, je n'aime pas Istanbul. Et puis j'en ai marre des kunefe. Je veux soigner des réfugiés syriens ».

23 février 2017

Najem a rempli une demande de visa en ligne pour le Canada. Juste au cas où, me précise-t-il. C'est là-bas qu'il s'imagine un jour reprendre des études d'anglais et de français : il rêve de devenir traducteur. Mais ce sera pour plus tard. « Je ne peux pas abandonner ma campagne. Je suis le seul à parler anglais », me répète-t-il.

Début mars, il m'écrit : « les milices commencent à arriver dans mon coin. Je pense qu'il s'agit d'Iraniens. Je dois rester pour couvrir la bataille ».

Février 2017

Après sa tentative de passage raté, Yasser considère qu'il est plus sage, pour sa femme enceinte et lui, de rester quelque temps en Syrie. Idlib et sa région sont de plus en plus bombardées, mais il vient de trouver un travail qui lui plaît beaucoup : il gère une clinique mobile, parrainée par des ONG basées en Turquie. Son camion circule de village en village pour apporter des soins dans les zones reculées. L'ancien administrateur des hôpitaux d'Alep-Est est responsable de la communication du projet. La nuit, il numérise les données recueillies lors de ses maraudes.

Être occupé la journée l’aide à mieux vivre avec la peur et le danger. Le 4 février, la petite Leen est née. Elle est en bonne santé, Ghufran aussi. Yasser se remettra du traumatisme d'Alep plus tard.

— Par Peggy Bruguière (texte), correspondance à Gaziantep, photos par Yasser, Modar et Najem à Alep-Est

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