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Droits sexuels et reproductifs
Actualité

"Jamais on ne lui fera ce qu’ils m’ont fait"

Depuis 2001, en France, les femmes et filles risquant des mutilations sexuelles en cas de retour dans leur pays peuvent être protégées au titre de l’asile. Excisées, Bahiya, Bintou et Aminata, se battent pour que leurs bébés en bénéficient. Une procédure longue et fastidieuse.

«  C’est une fille », lui a-t-on dit en déposant le petit être dans ses bras. Bahiya*, 30 ans, y a vu un signe. Ce soir de février 2019, après avoir traversé trois pays à pied et une mer sur un bateau de fortune pour arriver en France, elle s’est promis de réserver un avenir meilleur à Fatoumata. Loin de son Mali natal. Sans mariage forcé, sans coups, et surtout, « sans excision ».

Quitter son village pour protéger sa fille n’aurait pas suffi. « Si Fatoumata était née au pays, ils l’auraient coupée, c’est sûr, car c’est la tradition », murmure la jeune femme. « Jamais on ne lui fera ce qu’ils m’ont fait », poursuit-elle, avec détermination. Elle s’en souviendra toujours : « Il y avait des femmes autour de moi, leurs voix, et puis, le couteau, sa lame… », raconte Bahiya dans un souffle, tout en mimant le geste de l’exciseuse lorsque celle-ci lui a ôté une partie de son clitoris. La suite n’a été qu’une chute sans fin dans un abîme de douleur. Son corps se charge de la lui rappeler « à chaque fois qu’[elle] va aux toilettes », « à chaque rapport sexuel », subi car privé de plaisir. Et lors de « chaque accouchement », quand la brûlure, sous ses cicatrices, la traverse comme une décharge électrique.

Prouver le risque

« Mme Bahiya Diarra ? ». La jeune femme lève les yeux de la poussette où dort sa fille. Le Dr Céline Deguette s’avance sous le néon de la petite salle d’attente de l’Unité médico-judiciaire (UMJ) de l’Hôtel-Dieu, à Paris. Fatoumata a six mois. Pour elle, Bahiya et son conjoint Moussa se sont engagés dans une procédure de demande d’asile, longue et fastidieuse. Ils veulent obtenir le statut de réfugiée pour leur fille, la protégeant d’un retour au Mali qui la placerait immédiatement sous la menace d’une excision. Les parents, eux, bénéficieront d’un titre de séjour comme étranger de droit commun régulier. En tant que responsables légaux, ils devront se soumettre à deux engagements : « Ne plus rentrer au pays avec l’enfant et fournir un certificat de non-excision tous les cinq ans », précise Sophie Pegliasco, à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Mais pour ça, il faudra déjà « prouver » le risque qui plane sur leur enfant. Ce mercredi d’octobre, Bahiya et Moussa attendent du Dr Deguette qu’elle leur délivre le certificat médical attestant de l’excision de Bahiya et de l’intégrité physique de Fatoumata. Une première étape décisive.

« La puce », comme la surnomme le Dr Deguette, se tortille en riant sur la table d’examen tandis que le médecin ajuste le bras mécanique d’une lampe pour regarder « entre ses petites pattes », « sa grenouille », « comme quand on fait la toilette ». « L’enfant est central dans ce rendez-vous car c’est sur lui que reposera la protection », explique le docteur, dont le service reçoit entre 90 et 100 personnes par mois, mères et enfants confondus, depuis l’ouverture de la consultation il y a un an. Si celle-ci est née d’un partenariat entre AP-HP et Ofpra, le rôle de l’UMJ se limite à un périmètre précis : un échange entre les parents et le médecin, où l’on retrace le parcours de vie, suivi par des examens de l’enfant et de la mère. « Nous n’avons pas d’impact réel sur la décision finale », précise le Dr Deguette, même si elle reconnaît qu’une marge de manœuvre existe : « Lors de l’échange, il nous arrive d’aiguiller les familles. Si la maman nous parle d’un événement qui peut jouer en sa faveur, on lui dit qu’elle devrait le mentionner lors de son entretien à l’Ofpra ».

La pression de la tradition

C’est dans un immense bâtiment gris, planté à un carrefour non loin de la gare de Fontenay-sous-Bois, que se déroulent ces entretiens. Bintou, qui a fui la Guinée il y a deux ans, s’apprête à passer l’étape. Comme Bahiya, la jeune femme de 20 ans a donné naissance à une fille, quelques mois après son arrivée en France. Dans un petit box aux parois vitrées, elle répond, les mains sur les genoux, aux questions de l’officier qui tranchera sur sa demande d’asile : « Votre ethnie ? - Diakhanké. Le nom de votre village ? Touba, en Guinée. - Le nom de votre père ? … ». L’interprète, assis sur une chaise en retrait, traduit. Le questionnaire, bien précis, entend rassembler tous les éléments signifiants de son parcours de vie, car « l’ethnie, la religion ou l’emplacement géographique dans un pays, sont autant de critères déterminants », explique Sophie Pegliasco. Arrive la phase finale, celle où la jeune femme doit aiguiser ses arguments et convaincre. Échauffée, elle se lance : « Là-bas, c’est ma grand-mère qui décide de tout. Personne ne lui résiste », explique Bintou, dont l’excision a été orchestrée par l’aïeule. « Les cérémonies, la répartition des petites filles entre les exciseuses. Tout ça, c’est elle », ajoute-t-elle, d’une voix saccadée. À mesure que ses souvenirs remontent à la surface, la personnalité de sa marâtre se dessine : une vieille femme puissante et adulée, qui règne en gardienne des traditions sur le petit village de Touba. Dans sa maison, elle élève une tribu de filles et de garçons à qui elle enseigne le Coran. Un jour, en 2018, Bintou est partie. En quittant son giron, tout a pris sens : « Avant, quand je parlais aux femmes de mes douleurs, elles me disaient que c’était normal. Je ne pouvais pas m’opposer. Mais après, j’ai réalisé que l’excision est une horreur », dit-elle. Effrayée à l’idée de voir sa fille tomber entre ses griffes, la jeune Guinéenne ne parvient pourtant pas à se débarrasser de l’emprise toxique de sa grand-mère : « Elle m’appelle pour prendre des nouvelles. Ça la rend heureuse de savoir que j’ai une petite fille », confie Bintou, qui entrevoit déjà le drame. « Elle attend que je sois obligée de rentrer pour me la prendre et la couper ». Elle inspire, l’entretien a dépassé l’heure et demie. L’officier, qui pianote derrière son ordinateur, lui offre la possibilité d’abattre une dernière carte. « Souhaitez-vous ajouter quelque chose, Madame ? ». Bintou s’exécute, et confesse : « En restant à Touba, je n’aurais pas la force de m’opposer aux autres. Personne ne l’a jamais fait, même si toutes les femmes savent, au fond, que nos douleurs viennent de l’excision. C’est pour ça que je vous demande de nous aider ».

La « deuxième génération »

Un aveu de faiblesse qui dit une chose : face au poids de la tradition, les parents ne peuvent pas toujours se dresser comme un rempart indestructible. En se concentrant sur l’enfant, la protection entend pallier leur défaillance, et endiguer une menace : l’excision des petites filles, quelques années plus tard. Le dernier rapport du Bulletin épidémiologique, paru en juillet 2019, estime que 38 012 femmes vivant en France seraient excisées. Dans le jargon scientifique, on les appelle la « deuxième génération ». Autrement dit, des adolescentes ou jeunes femmes nées sur le territoire français, après que leurs parents aient fui, mais excisées au pays. Elles, comme leurs parents, ne bénéficient pas d’une protection en rapport avec la menace d’excision, mais d’un titre de séjour renouvelable. Enfants, elles grandissent en France, loin des traditions de leurs familles, mais restent exposées à la menace car leur titre de séjour n’interdit pas le séjour dans leur pays d’origine, comme le prévoit le statut de réfugiée. Les liens avec les proches restés au pays, quoique distendus, persistent à travers des coups de fil, quelques visites ponctuelles et un rendez-vous annuel : les grandes vacances. C’est là que le spectre de l’excision réapparaît, au détour d’une fête de village ou d’une visite à une vieille tante. Les adolescentes tombent entre les mains d’une exciseuse, et regagnent, mutilées, l’Hexagone pour la rentrée.

S’opposer est une épreuve que toutes redoutent, y compris dans les milieux urbains, supposés plus épargnés par les coutumes violentes. Un étage en dessous, dans un autre box, Aminata, 33 ans, sait que la question va lui être posée : pourquoi cette diplômée d’un BTS en gestion commerciale, mariée à un riche homme d’affaires ivoirien, a-t-elle fui Abidjan avec ses deux filles ? Une véritable menace plane-t-elle au-dessus de ses enfants ? Parfois, il suffit d’une personne pour que la situation bascule. En Côte d’Ivoire, Aminata s’est attiré les foudres de son beau-frère et depuis, sa vie a pris l’allure d’un cauchemar. La jeune femme qui, elle non plus, n’a pas échappé aux griffes d’une exciseuse, se souvient : « Après la cérémonie, l’une des petites filles excisées en même temps que moi s’est vidée de son sang, avant que les secours n’arrivent ». Elle raconte, la voix blanche : « c’est là que je me suis jurée de ne jamais faire subir ça à mes filles ». Les années passent, ses filles naissent et alors qu’elle se croyait sauvée, la voilà rattrapée par la « tradition », tapie dans l’ombre. Dans la petite cour mitoyenne que son mari et elle partageaient avec sa belle-famille, son opposition ferme sème le trouble chez les femmes. Convaincue que l’excision est une torture qui ne dit pas son nom, elle s’est mise à chuchoter « des idées » à l’oreille de ses belles-sœurs, mamans, elles aussi, de petites filles. « Ça a rendu fou mon beau-frère », poursuit Aminata. Il y a eu des coups sur ma porte, puis des menaces. Et, un jour, il m’a dit qu’il me passerait sur le corps. Qu’il me tuerait si je ne faisais pas exciser mes filles. C’est là que j’ai décidé de déménager ». Une fois, deux fois, trois fois. Et puis, Aminata a compris : son beau-frère ne leur laisserait pas de répit. « Ma sœur s’était déjà installée au Canada pour les mêmes raisons. J’étais dans l’urgence et les procédures de demandes de visas sont très longues là-bas. J’ai choisi la France », souffle-t-elle.

Après Bintou et Aminata, c’est au tour de Bahiya. Déjà munis du précieux certificat avec Moussa ils quittent l’Hôtel-Dieu, Fatoumata s’est rendormie dans sa poussette. « Bonne chance », leur souhaite le Dr Deguette à la sortie du service d’UMJ. Il leur faudra de la chance, mais surtout de la patience. On leur a dit qu’ils recevraient une convocation à l’Ofpra « dans quelques semaines », se souvient Moussa. Il attendra « chaque matin » devant la boîte aux lettres du petit hôtel de Maisons-Alfort où ils sont logés par le 115, depuis leur arrivée en février 2019. Leur histoire convaincra-t-elle l’officier qui les interrogera ? Si les réponses aux demandes de Bintou et Aminata restent soumises à la confidentialité, les fonctionnaires chargés de leurs dossiers avouent, à mi-voix, jouer la carte de la précaution maximale : « La menace est protéiforme. Elle resurgit de mille et une façons, on ne peut pas prendre de risque, dit l’un d’entre eux, presqu’à chaque fois, on accorde la protection ».

— Par Morgat Rozenn pour La Chronique

* Les prénoms des demandeurs d’asile ont été modifiés.

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