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novembre 2007
25.10.2007
Le calvaire des infirmières bulgares


Le 6 mai 2004, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien ont été condamnés à mort pour avoir « volontairement inoculé le virus du sida » à 438 enfants de l’hôpital pédiatrique de Benghazi, en Libye. Un feuilleton diplomatico-financier mené par la France qui se conclut par la libération du personnel de santé, huit ans après leur arrestation.



Arrivée à Sofia des infirmières bulgares
Arrivée à Sofia des infirmières bulgares le 24 juillet 2007.
Depuis leur libération, le 24 juillet dernier, les infirmières bulgares condamnées à mort en Libye tentent de reprendre le cours de leur vie. Deux d’entre elles, Kristiana Valcheva et Snejana Dimotrova, ont passé des contrats avec des éditeurs français, pour publier ce mois de novembre leur témoignage. Valentina Siropoulo a commencé un traitement, pour lutter contre le cancer dépisté par les médecins de l’hôpital militaire de Sofia peu après son retour. Ashraf Hajouj, bien que naturalisé bulgare au cours du procès, a rejoint ses parents à Rotterdam, aux Pays-Bas, où toute la famille bénéficie du statut de réfugié.

 

Pendant huit ans, ces femmes et cet homme, arrêtés le 9 février 1999, ont été accusés d’un forfait qu’ils n’ont pas commis : avoir volontairement inoculé le virus VIH à 438 enfants libyens, patients de l’hôpital pédiatrique de Benghazi, la seconde ville du pays. Pendant huit ans, ils ont clamé leur innocence, en vain. Condamnés à mort une première fois le 6 mai 2004, ils ont fait appel. Des avocats français, spécialistes du droit international, ont alors commencé à les défendre. Malgré la campagne essentiellement médiatique qu’ils ont orchestrée, la peine a été confirmée en 2006, puis une seconde fois le 11 juillet 2007.


En France, l’association Ensemble contre la peine de mort s’est mobilisée, de même qu’un collectif, pour aller manifester à plusieurs reprises aux portes de l’ambassade de Libye. Fait sans précédent, 100 prix Nobel ont signé une pétition, affirmant que la propagation du sida dans l’hôpital de Benghazi était liée à des conditions d’hygiène déplorables, et non à un acte volontaire. Des scientifiques sont venus à la rescousse. Le professeur Luc Montagnier, découvreur du virus VIH, s’est penché sur le dossier, démontrant que les souches virales présentes à l’hôpital de Benghazi étaient présentes avant l’arrivée des infirmières incriminées.


Des aveux ont été extorqués sous la torture, mais le procès n’en a pas moins continué, sur fond d’intenses tractations politiques et financières. La Libye a exigé l’indemnisation des familles à hauteur d’un million de dollars par enfant contaminé – soit le même montant que celui versé par la Libye aux familles des victimes de l’attentat de Lockerbie, lorsqu’un avion de la Pan Am avait explosé en 1988 au-dessus d’un village écossais. Après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence française, les négociations se sont accélérées. Elles ont d’abord été menées par Cécilia Sarkozy, la première dame de France, et Claude Guéant, le secrétaire général de l’Élysée, puis de concert avec la Commission européenne, en pourparlers infructueux avec Tripoli depuis 2003. Le 24 juillet, la libération a été obtenue, et les accusés ont rejoint la Bulgarie à bord d’un avion présidentiel français.


Très peu d’éléments ont filtré sur la teneur des accords passés, qui portent sur des armes, des programmes de coopération, ainsi qu’un transfert de technologie très controversé de nucléaire civil, de la France vers la Libye. Les infirmières et leurs familles ont vécu toute l’affaire comme une prise d’otage politique. « Khadafi savait qu’elles étaient innocentes, et il n’a pas voulu les relâcher, estime Baba Zorka, la mère de Kristiana Valcheva. Argent, armes, routes, centrale nucléaire : il a obtenu tout ce qu’il voulait. »
À leur retour, les infirmières ont été accueillies en héroïnes par leur pays. Elles ont séjourné un mois à l’ancien palais présidentiel de Sofia, la résidence Boyana, et bénéficié des soins de l’hôpital militaire. Des mécènes leur ont donné téléphone, appartement et compte en banque approvisionné – bref, les moyens de renouer avec leur pays et la liberté. Des moyens que certaines d’entre elles ont aussi réclamé, se mettant une partie de l’opinion bulgare à dos, moins de deux mois après leur retour.


Tortures et humiliations
Aucune de ces femmes n’a voulu s’étendre sur les tortures subies en Libye. Valia Tcherveniachka est la seule, jusqu’à présent, à avoir raconté à une équipe de France 2 comment elle avait été battue à coups de câbles électriques, dénudée et humiliée par des insectes posés sur son ventre, puis terrorisée par des chiens lancés contre elle. Des bribes d’informations ont été données par les avocats sur les agressions sexuelles dont les accusés ont été victimes. François Cantier, de l’association Avocats sans Frontières, a notamment dénoncé les viols subis par les infirmières comme le médecin Ashraj Hajouj – des agressions sordides sur lesquelles les anciens détenus n’ont pas voulu s’exprimer après leur libération.


Kristiana Valcheva, 48 ans, a sobrement indiqué que « la phase active » des tortures a duré trois mois. Elle s’est déclarée prête à pardonner à ses bourreaux, mais pas à l’État libyen. « L’acte d’accusation est quelque chose qu’un être humain normalement constitué ne peut pas accepter », dit-elle. Cet acte d’accusation fait planer un doute, un soupçon de culpabilité qui a longtemps empêché les autorités bulgares de se mobiliser autant qu’elles auraient pu – ou dû – le faire. Pour Kristiana Valcheva, c’est une tache dont elle voudrait définitivement se débarrasser. « Je souhaite que l’on revienne sur notre innocence et que tous les scientifiques qui ont témoigné pendant notre procès recommencent à parler, nous confiait-elle à son retour à Sofia. Je rappelle que je n’ai jamais travaillé dans un service pédiatrie de ma carrière. À Benghazi, j’ai été arrêtée alors que je n’avais rien à voir avec cette affaire, puisque j’étais employée par le service dialyse d’un autre hôpital. »


Souvent décrite comme le plus fort caractère du groupe, Kristiana Valcheva évoque plus facilement les souffrances endurées par son mari, le médecin Zdravko Georgiev, que les siennes. « Au début, il a été arrêté avec moi, et il a passé les premières années dans une autre prison, avant d’être relâché et assigné à résidence. Je ne le voyais que de temps en temps, pendant quelques minutes, quand des gens de l’ambassade de Bulgarie venaient nous voir. Il n’a pas été torturé physiquement comme nous, mais il a été éprouvé par des conditions de détention très pénibles. Il a passé plusieurs mois avec six personnes dans une cellule de deux mètres sur deux, où il devait dormir sur une chaise. Il n’avait droit qu’à 5 litres d’eau toutes les 24 heures, pour tous les besoins. Ensuite, il a été dans une cellule de 45 mètres carrés, où il n’y avait qu’un seul WC pour 65 personnes. Il était le seul Européen parmi des détenus de droit commun. À cette époque, Zdravko avait 51 ans. Il avait perdu 20 kg et paraissait 70 ans. »


Le 14 juillet, dix jours avant leur libération, les infirmières et le médecin bulgares ont signé un mémorandum promettant de ne pas entreprendre de poursuites contre l’État libyen. Un second document du même type aurait été à nouveau signé dans la nuit de leur libération. « Parce qu’elles ont été obtenues sous la contrainte, ces pièces n’ont guère de valeur juridique », explique Antoine Alexiev, l’un des avocats français qui s’est mobilisé pendant trois ans pour obtenir la libération des infirmières bulgares. Encore incertaines sur la meilleure démarche à accomplir, trop occupées à rédiger leurs mémoires, à retrouver leur famille et à se soigner, ces infirmières et leur calvaire ne sombreront pas de sitôt dans les oubliettes de l’histoire.
Sabine Cessou

Christiana Valcheva, Huit ans d’horreur dans les prisons libyennes, à paraître chez Oh ! éditions.

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