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Liban La mémoire interdite
01.05.2007
Questions à Nizar Saghieh

« Le pouvoir au Liban reste d’essence charismatique »
Questions à Nizar Saghieh, avocat.


Vous craignez que le tribunal pour juger des assassins de Rafic Hariri ait des effets pervers, lesquels ?
Ce tribunal porte sur l’assassinat d’un leader politique et de plusieurs personnalités mais ne s’inscrit pas dans un projet de justice plus large. Je crains qu’il ne renforce le caractère déjà très charismatique du pouvoir au Liban au lieu d’affermir l’État de droit et l’égalité des citoyens devant la loi. Les Zaïm (chefs) des communautés libanaises – chrétiens, sunnites, druzes ou chiites – tirent leur légitimité d’eux-mêmes et non des lois qu’ils font adopter, empêchant toute réelle responsabilisation. Je crains que la communauté internationale ne renforce un sentiment de justice sélective. Les Nations unies ont fait le forcing pour qu’une enquête soit ouverte sur l’attentat contre Rafic Hariri. Soit. Mais pourquoi ne font-elles pas pression sur le gouvernement libanais pour que soient entendues les demandes réitérées des familles de « disparus » de la guerre civile ? Pourquoi n’a-t-on pas d’experts internationaux de l’Onu enquêtant sur les crimes de guerre perpétrés lors du conflit avec Israël au cours de l’été 2006 ? Et que dire du sommet Paris III qui s’est tenu en janvier pour élaborer un programme de réformes et reconstruire le Liban : pas une ligne ne concerne le chantier de la justice.

Selon vous, l’amnistie générale votée à la fin de la guerre civile a renforcé la nature charismatique du pouvoir…
Oui, car là encore la justice est sélective et l’exemption significative. La loi n° 84/91 du 26 août 1991 amnistie tous les crimes sauf ceux commis contre les responsables politiques ou religieux (article 3). En instaurant cette distinction, le législateur semble accorder une valeur supérieure au chef. On oublie les massacres collectifs, les crimes contre l’humanité, les victimes ordinaires, seul le meurtre d’un chef est censé être puni. À l’époque, un député a dénoncé la violation du principe d’égalité devant la loi mais le président de la République l’a justifiée en prétendant qu’un homme politique est un symbole national. Je me souviens qu’Amnesty International s’était prononcée contre cette loi d’amnistie.

Propos recueillis par Aurélie Carton