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mai 2007
25.04.2007
Liban La mémoire interdite

La mémoire interdite


Sorti exsangue de quinze ans de conflit, le Liban a tenté de faire table rase de son passé. Une amnésie appuyée sur la loi d’amnistie générale de 1991. Au sein de la société civile, certains tentent de rompre le silence. Mais ces initiatives isolées se heurtent à un État autiste. Reportage.



Entre 1975 et 1990, la guerre civile au Liban a fait 150 000 morts et 350 000 blessés. La fin des combats, sans véritables vaincus ni vainqueurs, résulte alors d’un troc : les chefs des différentes milices (1) restituent leurs mitraillettes contre l’attribution de maroquins ministériels.


 

Au pouvoir, les « Saigneurs » de la guerre n’ont aucun intérêt à ouvrir la boite de Pandore d’une mémoire conflictuelle. Par ailleurs, les milices étant issues du corps même de la société civile, la tentation est grande de considérer que chacun est à la fois victime et bourreau. Une manière de s’affranchir de toute recherche de la vérité. D’autant que le pays se retrouve sous la chape de plomb syrienne. Enfin, la situation d’un Liban État tampon semble légitimer une tentation libanaise de rejeter toute responsabilité sur l’Autre, qu’il s’agisse du Palestinien, de la Syrie, d’Israël, des États-Unis ou de l’Iran.


Chaque communauté reste ainsi enfermée dans sa propre narration partielle et partiale de la guerre civile, sans possibilité d’échanges ni de partages. Bientôt, l’oubli devient une politique et la dynamique du pouvoir.


Certes, celui-ci initie une « Réconciliation nationale ». Le Patriarche maronite donne l’accolade à Walid Joumblatt, chef de l’ex-milice druze devenu ministre des Déplacés. Une vingtaine de villages sont choisis par l’État pour la mise en œuvre de ce programme. Mais, comme le montre un documentaire réalisé par l’anthropologue Aïda Kanafani dans le Mont-Liban, cette pseudo-réconciliation n’était pas la reconnaissance des torts, juste une indemnisation contre le retrait de toute plainte. L’État se substituant à l’agresseur, le concept avait perdu tout sens politique.



Dégoupiller le passé


« Nous avions chacun nos souvenirs mais ce n’est pas la mémoire », analyse Amal Makarem, fondatrice de l’association Mémoire d’avenir. « Vivre, et non se contenter de survivre, exige un vrai travail. Il faut établir publiquement les faits et les responsabilités afin que ce souvenir reste dans le passé et ne vous suive pas dans le présent. Un crime est un acte immoral, seul le travail de mémoire peut restituer au temps présent la moralité perdue ».


Cette intellectuelle libanaise s’oppose à toute commémoration « folklorique » qui ne vide pas l’acte criminel de sa virulence nocive, risquant au contraire de raviver la plaie ou d’exacerber le désir de vengeance. Avec le journaliste Samir Kassir, elle s’est attelée à la tâche, organisant un colloque en 2001, puis la collecte de témoignages notamment dans le Chouf, théâtre de terribles massacres entre druzes et chrétiens. Mais la résistance psychologique face au traumatisme reste forte.


« Les villageois se sentaient encore menacés parce que la justice n’avait jamais été rendue et que les tueurs étaient parmi eux », se souvient Amal Makarem. L’association réunit, peu après, d’anciens miliciens face à un panel de jeunes. Les questions fusent, directes. L’expérience est forte mais reste inédite. En 2005, la mort brutale de Samir Kassir dans un attentat puis la guerre des 33 jours avec Israël l’année suivante vont geler cet intéressant chantier de mémoire. « Je pense qu’il est trop tard, on a loupé le coche et nous sommes rattrapés par la guerre », murmure Amal Makarem.


Installé dans une belle maison blanche en banlieue sud de Beyrouth, un couple germano-libanais veut croire qu’il est encore temps. Après le tournage d’un film qui captait, avec une juste distance, la parole de cinq bourreaux ayant sévi dans les camps de Sabra et Chatila, Monica Borgmann et Lokman Slim ont entrepris de digitaliser les archives de la guerre civile.


Malheureusement, 20 % des documents sont partis en fumée dans les bombardements de l’été. Du côté des acteurs de la guerre, quelques langues se délient. En 2000, Assad Chaftari, officier de renseignement des Forces libanaises pendant la guerre, publie une lettre demandant pardon à ses victimes. « Avant la guerre j’étais pétri de préjugés et de peurs à l’égard des musulmans. Armé et puissant, je me suis pris pour Dieu, décidant du sort d’êtres humains, reconnaît-il après un long chemin spirituel. J’ai écrit cette lettre de repentance pour que mon fils ne commette pas les mêmes erreurs. Mais il me considère comme un faible. »


Les réactions sont partagées. Son ancien patron Eli Hobeika (impliqué dans le massacre de Sabra et Chatila et lui-même victime d’un attentat en 2002) ne lui pardonnera jamais d’avoir « lavé son linge sale » à l’extérieur. Enfin, quelques sceptiques estiment cette démarche insuffisante « parce ses propos vagues ne permettent pas d’établir précisément les faits. »



Omerta autour des disparus


D’autres initiatives se font jour, portées par quelques individus face à un État autiste. Pour preuve, le silence qui fait écho à la mobilisation des familles de disparus. On parle de 17 000 personnes, kidnappées à un barrage pendant le conflit, servant de monnaie d’échange, jetées dans une fosse commune, exportées en Israël ou croupissant dans les prisons de Damas. Les disparitions se sont poursuivies jusqu’au départ des Syriens en 2005 !


Le dossier est brûlant puisque certains membres de la classe politique actuelle « savent ». « Le jour où j’ai appris la mort de la mère d’un disparu alors que je savais que son fils avait été jeté à la mer en 1986, j’ai décidé de sortir du silence », témoigne Régina Sneifer, engagée pendant le conflit dans les milices chrétiennes et auteur d’un livre intitulé J’ai déposé les armes.


La création de deux commissions nationales successives puis d’une instance mixte syro-libanaise n’a servi qu’à enterrer le dossier des disparus. Interpellée sur 700 cas par le Comité des familles, la Syrie récuse toute présence de prisonniers libanais dans ses geôles.

Comment croire à cette thèse, infirmée de façon caricaturale par la soudaine libération de 46 Libanais le 16 novembre 2000 ! Dernièrement, un groupe d’Amnesty Suède recevait un courrier de l’ambassade syrienne d’Oslo l’informant que le Libanais Najib Yusuf Jamani avait été exécuté pour espionnage alors que le gouvernement syrien soutenait mordicus n’avoir aucune information sur ce « disparu ».


Du côté libanais, les autorités n’ont jamais répondu à la question écrite déposée par le député Ghassan Moukheiber, le 13 avril 2006, qui demande une enquête internationale sur ces « crimes imprescriptibles » et propose une commission vérité et réconciliation. Encore aujourd’hui, lorsque l’on interroge un membre du ministère de la Justice sur les « disparus », il répond laconique « it is not the good timing » ! En plein débat sur le tribunal « à caractère international » qui concerne une dizaine de crimes politiques commis depuis octobre 2004, le temps n’est-il pas venu d’ouvrir plus grande la vanne ? En arabe hakika signifie la vérité et hak la justice. Peut-on parvenir à l’une sans un détour par l’autre. 


Aurélie Carton


1) seul le Hezbollah put conserver ses armes pour « résister » contre l’occupation du Sud-Liban par une milice pro-israélienne.


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Extrait du numéro de mai 2007 

Edito

En progrès
Colombie Enquête ouverte
Pérou Protection accordée
Dafour Premières inculpations

En suivi
Russie L’après Anna Politkovskaïa

En couverture Liban
Enquête Le tribunal de tous les dangers
Reportage La mémoire interdite
Entretien Robert Fisk chronique la destruction d’une nation


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