L’après Anna Politkovskaïa
L’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, le 7 octobre 2006, a secoué la communauté internationale et mobilisé des manifestants. Mais cette indignation a fait long feu. La chape de plomb est retombée. Lourde, très lourde.

Anna Politkovskaïa a reçu en 2001 le Prix mondial du journalisme décerné par la section britannique d'Amnesty.
AI
La marge de manœuvre des défenseurs des droits humains se réduit comme une peau de chagrin. Une nouvelle loi fédérale, entrée en vigueur depuis le 17 avril 2006, tend à restreindre la capacité d’action des ONG internationales ou étrangères présentes dans le pays, à durcir les conditions d’enregistrement pour les associations nationales et à renforcer le contrôle des autorités.
Conséquence, de nombreux bureaux, comme celui d’Amnesty International ont vu leurs activités temporairement suspendues. D’autres, comme la Société d’amitié russo-tchétchène (RCFS), ont tout simplement été fermés après un procès pour « extrémisme », chef d’accusation à la définition élastique. Pour compléter le dispositif, une offensive fiscale « frappe au portefeuille » les ONG dont le travail est rendu de plus un plus difficile. Par ailleurs, de violentes campagnes de diffamation, orchestrées au plus haut niveau, tentent de discréditer toute organisation indépendante. Menaces plus ou moins anonymes, pressions, voire arrestations ponctuelles pour divers motifs, maintiennent une atmosphère de peur. D’Amnesty International à l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme, des ONG ont tenté à plusieurs reprises de sonner l’alarme.
Ce contexte déjà tendu se trouve alourdi par le regain d’activité des groupes d’extrême-droite, envers lesquels le pouvoir et la justice affichent une étonnante indulgence. Une liste noire d’« ennemis du peuple » circule à la Douma, initiée par un parti nationaliste. Anna Politkovskaïa y figurait en bonne place, ainsi que sur une autre liste de « traîtres à la Nation » circulant sur un site Internet néo-nazi. Après les assassinats du professeur Nikolaï Guirenko, en 2004 et de Lamsar Samba Sell, militant antiraciste sénégalais en avril 2006, l’affaire était à prendre au sérieux.
L’autocensure des médias
La plume d’Anna Politkovskaïa grattait partout où la Russie avait mal : la guerre en Tchétchénie, l’armée, la corruption, le racisme. À force de dévoiler les plaies cachées du pays, la journaliste s’était mise à dos les mouvances nationalistes et le gouvernement.
À Moscou, des milliers de gens lui ont rendu hommage lors de ses funérailles. Une mobilisation rare pour la Russie d’aujourd’hui, mais sans réels lendemains.
Très vite, les rassemblements des premiers jours se sont éclaircis. Rien de surprenant à cela, estime Alexandre Mineev, collègue d’Anna à l’hebdomadaire Novaya Gazeta, la réaction populaire étant moins provoquée par le statut professionnel de la victime que « par le fait qu’elle était femme et mère ». Quant aux journalistes, ils se sont d’abord mobilisés contre une attaque visant leur profession. Pendant quelques jours, l’autocensure de règle dans des médias presque tous aux ordres s’est effritée.
Aujourd’hui, la presse se tait à nouveau, à l’exception de Novaya Gazeta diffusée uniquement dans les grandes villes, qui n’est guère lue que par la classe intellectuelle critique. Les propos de Vladimir. Poutine à la chancelière allemande Angela Merkel, évoquant l’insignifiance de la « capacité d’influence [d’Anna Politkovskaïa] sur la vie politique du pays » ont été violemment ressentis par ses amis et collègues : Oleg Orlov, président du Bureau des droits de l’homme de l’organisation Mémorial, a aussitôt démissionné de la Commission présidentielle des droits de l’homme, alibi du Kremlin sur le sujet.
Depuis la prise d’otages de Nord-Ost, en 2000, où elle s’était posée en médiatrice, la journaliste bénéficiait d’une notoriété dépassant largement celle de son journal, elle intervenait dans bien d’autres lieux, comme dans le média électronique indépendant Caucasian Knot qui l’a interviewée une heure et demie avant sa mort. La chape de plomb est retombée : le 16 octobre, les différentes commémorations du neuvième jour de deuil, selon le rite orthodoxe, n’ont pas attiré les foules. Une quarantaine de personnes autour de Mémorial ont pu tenir un rassemblement à Grozny, où Anna était bien connue… La police est restée discrète. Par contre, les choses ont dégénéré à Nazran, en Ingouchie voisine où le rassemblement s’est trouvé brutalement dispersé, une responsable de Mémorial a été blessée et huit personnes interpellées.
Quelques jours après, Lida Yusupova, une des responsables du centre de Mémorial à Grozny, lauréate 2004 du Prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l’Homme et du Prix Rafto 2005, a reçu des menaces de mort par téléphone après sa nomination au prix Nobel de la paix.
Une frontière s’estompe
Le 17 décembre 2006, les autorités de Moscou ont tenté d’interdire une marche organisée par l’Union des journalistes de Russie, à la mémoire de tous ceux qui ont été assassinés. Sous la pression, les autorités ont finalement autorisé les manifestants à observer une minute de silence sur la place Pouchkine. Selon le Centre du journalisme en situations extrêmes de Moscou, treize journalistes ont été tués pendant la présidence de Vladimir Poutine. Aucun meurtre n’a jamais été éclairci.
Restent les nouveaux liens créés, qui perdurent : « Anna faisait partie de la chaîne, elle était des nôtres, explique Yekaterina Sokiryanskaïa, la blessée de Nazran. Nous lui donnions des informations et elle nous permettait d’avoir accès aux médias nationaux. Nous savions tous que ça pouvait lui arriver. Mais ça a été quand même un choc terrible ». Depuis la mort d’Anna, Novaya Gazeta réserve une page à Mémorial et aux associations de défense des droits de l’homme de Tchétchénie et d’Ingouchie pour que les sujets qu’elle traitait auparavant ne meurent pas avec elle. Il n’y a plus de journalistes osant sortir des sentiers battus et des « tours » organisés par les officiels…
Les dernières voix libres
En l’absence de presse libre et de partis d’opposition parlementaire, les ONG russes sont amenées malgré elles à adopter de plus en plus des positionnements politiques. Tanya Lokshina, directrice de Demos qui suit la situation en Tchétchénie, écrit sur le conflit pour le journal Internet indépendant Polit.ru. Sorti fin 2005, « dans un climat de terreur », le rapport conjoint de cinq ONG russes et non-russes dont Mémorial et le Centre Démos, ne reconnaît aucune légitimité aux différentes élections qui se sont tenues en Tchétchénie. Une déclaration on ne peut plus politique, et pourtant, ce rapport reste une référence sur la région, en l’absence de travail journalistique à ce niveau. « Les gens là-bas ont peur de parler, soupire Tanya Lokshina. Mais s’ils osent, c’est bien à nous, ou – auparavant – à Anna Politkovskaïa, qu’ils fournissent les informations ».
Caucasian Knot, média électronique lié à une ONG de défense des droits de l’Homme, s’est rapidement transformé en un vrai magazine d’information qui, dans le climat actuel, se retrouve dans l’opposition. Le rôle difficile de ces dernières voix libres est encore plus nécessaire mais aussi plus dangereux. Grigori Shvedov, rédacteur en chef de Caucasian Knot, remarque : « C’est pour cela que l’assassinat d’Anna n’a pas été ressenti seulement comme un événement politique mais comme quelque chose qui nous concerne tous directement : elle était des nôtres, et nous étions ses frères et sœurs ».
Éric Simon
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