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janvier 2009
30.12.2008
La tragédie d’Elie

Emporté dans le tourbillon de violences qui a ravagé le Congo-Brazzaville des années 1990 puis par la vague de xénophobie qui sévit aujourd’hui en Afrique du Sud, Élie a traversé bien des frontières avant de demander l’asile en France.
Portrait


Elie
Elie a obtenu le statut de réfugié en septembre 2008.
Saint-Mandé, un vendredi de septembre à 14 heures. Élie écoute ces demandeurs d’asile déboutés qui abattent leurs dernières cartes devant la Cour nationale de l’asile. À son tour, Élie s’avance, seul, sans avocat ni traducteur. Cela semble impressionner le juge et ses assesseurs (un représentant de l’Ofpra et un du HCR), beaucoup moins la rapporteuse qui débite mécaniquement son histoire. En vingt minutes l’affaire est bouclée. Trois semaines plus tard, bingo, Élie est reconnu réfugié, le 26 septembre 2008. On s’attend à une explosion de joie, il pousse juste un soupir de soulagement : « Ce n’est pas un petit bout de papier qui vous rend heureux, relativise le Congolais, le vrai bonheur pour moi serait de fonder une famille et de donner le nom de mon frère disparu à mon fils. » Ce bout de papier va lui permettre de démarcher l’ANPE pour trouver un job de brancardier. « Pas question que je me contente du RMI, je veux bosser dans le médical, aider à mon tour, bref tourner la page ». Et quelle page !


Élie Likibhi est né en 1982, à Brazzaville. Pendant la guerre civile de 1993, la milice ninja enlève son frère. « On n’a jamais su ce qui était arrivé. À l’époque on tuait les gens en fonction de leur ethnie, on les mettait dans des sacs puis on les jetait dans des fosses communes ou dans la mer », raconte Élie. La mère ne s’alimente plus, l’épicerie du père est pillée, la famille déménage à Dolisie. Pour continuer ses études, Élie rentre à Brazzaville, chez son cousin, président de section du parti Upads. « Je suis rentré moi aussi au parti car on nous disait que le Président Lissouba allait amener le progrès et la liberté… »

 

Quand Sassou Nguesso, ennemi juré de Lissouba, reconquiert le pouvoir par les armes en 1997, le pays entre dans un nouveau cycle de violences. Ses miliciens, les cobras, débarquent un soir chez le cousin, le ficellent et le jettent dans un 4x4. Ils montent dans la chambre, violent sa femme et ses filles. Âgé de 18 ans, Élie assiste impuissant à la scène. Alors que certains camarades choisissent la lutte armée, il refuse en tant que citoyen de tuer un frère congolais, et en tant que protestant de tuer un homme. Il fuit à nouveau déguisé en soldat. En 1999, il est arrêté au cours d’une réunion du parti, emmené dans un camp militaire duquel il s’échappe en soudoyant un garde, 500 000 FCFA (80 euros), le prix de la liberté. Pour gagner l’Angola, il fait jouer ses réseaux politiques, religieux et familiaux, se fait vendeur d’eau puis receveur de bus.

 

Deux ans plus tard, il file en Afrique du Sud au Cap pour 200 dollars. Reconnu réfugié politique en 2005, il doit faire face à la violence xénophobe. « Les Noirs sud-africains nous appelaient les Kafirs, nous accusaient de piquer leur boulot. Des gamins nous crachaient dessus ». Le pire est à venir. Chargé de sécurité dans une zone industrielle, Élie sort avec une jeune Sud-africaine. Le 21 novembre 2005, en balade avec son amie, il se fait agresser, riposte. « Ce fut mon erreur, une dizaine de gars me sont tombés dessus ». Emmené dans un township, il est déshabillé devant sa copine, abusé sexuellement, brûlé à la cigarette. Il tente de déposer plainte, le shérif le menace. Il faut fuir à nouveau, plus loin, en France.

 

Avec 2 500 euros, il obtient un passeport sud-africain, se fait passer pour un candidat à une formation à la sécurité. Un passeur le cueille à Roissy, l’accueille trois jours à Juvisy avant de l’envoyer à Orléans où vit une forte minorité congolaise. Tout de suite, Élie dépose une demande de transfert de son statut de réfugié mais devant l’agent de l’Ofpra, il a du mal à livrer les détails des sévices subis. « Il m’a fallu du temps et l’aide de Jean-François Dubost, responsable pour les réfugiés à Amnesty France. Après Dieu, c’est à lui que je dois mon statut. Il a été mon avocat, mon assistant social, mon psy ! », raconte le Congolais. Modeste, l’intéressé explique : « Je lui ai simplement conseillé de raconter sa vie comme s’il décrivait un film. Ses mails transpiraient la souffrance et en même temps une incroyable volonté ». En attendant, Élie a vécu avec 10 euros par jour, fréquentant le Resto du cœur, dormant parfois dehors. Un cauchemar. Jusqu’à ce 26 septembre 2008 et ce petit bout de papier jaune avec la mention : réfugié.


Aurélie Carton

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