Écrire des lettres pour les victimes de violations des droits humains. C’est à cet événement mondial baptisé « Marathon des lettres » qu’Amnesty International France a participé du 5 au 13 décembre dernier. Un succès couronné par la récolte de 65 000 signatures. Récit

Marathon des lettres, décembre 2009, à Sciences Po Paris
(c) Laurent Hini pour Amnesty
«Malgré les viols, la torture, la prison, derrière les barreaux, notre cœur était rempli de joie à l’annonce de manifestations de soutien à l’extérieur. Le Marathon, c’est envoyer un rayon de lumière à ceux qui sont encore en prison », affirme Patricia Torres. En mai 2006, étudiante à l’Unam, l’université de la capitale mexicaine, elle se retrouve soudain plongée dans l’enfer d’Atenco. En pleine campagne pour les élections présidentielles de juillet 2006, le gouvernement mexicain, en difficulté dans les sondages, lance une offensive à l’encontre des mouvements sociaux. Le village d’Atenco, dans la grande banlieue de la capitale, va servir d’exemple. Les 3 et 4 mai, plus de 3 000 policiers envahissent les rues, pénètrent dans les habitations, saccagent, frappent avec une violence inouïe et arrêtent de manière arbitraire 207 personnes dont 49 femmes.
Durant le trajet vers la prison, au milieu des cris et du sang, 27 d’entre elles sont violées par les forces de l’ordre. En 2009, onze femmes d’Atenco, victimes de violences sexuelles, réclament toujours justice, dont Patricia. Malgré ses souvenirs atroces, à l’occasion du Marathon des lettres 2009, dans l’enceinte de l’Institut d’Études Politiques de Paris, elle témoignait être aujourd’hui « libre et forte ».
Trente-six pays
Le Marathon des lettres, organisé chaque année par Amnesty International sur les cinq continents, se tient autour du 10 décembre, jour anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pour sa 8e édition, du 5 au 13 décembre, trente-six pays ont répondu présents. En France, des bénévoles se sont mobilisés dans plus de 120 villes. Un site Internet a été créé pour encourager les témoignages de soutien en ligne. Cécile, une militante internaute, y écrit : « C’est à mes yeux l’événement qui symbolise le mieux notre identité, notre action et nos objectifs. C’est donc le meilleur outil pour mobiliser et fédérer les membres du monde entier, mais aussi en attirer de nouveaux. Qu’est-ce qu’un marathon ? C’est courir le plus vite possible mais aussi savoir tenir la distance. Pour Amnesty International, le marathon des lettres, c’est savoir agir dans l’urgence tout en n’oubliant jamais que c’est aussi un travail de fond, le fruit d’une longue préparation et non pas d’une improvisation. Enfin, un marathon, c’est à la fois un effort individuel et un événement qui réunit une foule de participants de tous horizons, courant tous dans la même direction. N’est-ce pas le sens de « One Amnesty », un seul mouvement ? Alors, un seul mot d’ordre : nous sommes tous marathoniens. »
Pour l’édition 2009, l’invitée de marque fut Rebiya Kadeer (voir portrait p. 24), la figure emblématique des Ouïghours, les habitants turcophones du grand ouest chinois. Quatorze personnes ou membres d’organisations en danger en Colombie, en Grèce, en Iran, au Mexique, au Vietnam et aux États-Unis, nécessitant une mobilisation massive, ont été désignés pour canaliser les dénonciations et les messages de soutien. Des cybercafés, des bars, des médiathèques et des universités ont vu fleurir des initiatives comme la journée de La parole aux droits de l’Homme, à Sciences-Po, le 7 décembre dernier. Dans le hall de la vénérable institution, les banderoles jaunes et des portraits de victimes ont recouvert un temps les affiches syndicales. Les étudiants, cueillis par la dizaine de membres de l’antenne Jeunes de l’école, étaient invités à s’attabler face à l’un des quatre ordinateurs permettant de signer une lettre électronique et à participer aux conférences du jour.
« Lors du Marathon 2008, 300 000 lettres ont été signées1 », a rappelé la présidente d’Amnesty, Geneviève Garrigos, en inaugurant cette journée placée sous le signe de la transmission et du partenariat. À ses côtés, le professeur Erhard Friedberg, en charge du Master des Affaires publiques de l’école, a résumé l’objectif de cette première collaboration : « Nous étudions la construction de la gouvernance et nous avons une spécialisation en sécurité humaine. Les besoins sont illimités, mais les moyens sont limités. Le partenariat entre acteurs des champs éducatif, militant et gouvernemental est nécessaire. »
Donner la parole
Le premier débat a questionné le thème central de l’événement : comment agir au nom de la sécurité en respectant les droits de l’Homme ? La guerre – et non la lutte – contre le terrorisme et les dérives qu’elle engendre a été prise en exemple par Francis Perrin, membre du Bureau exécutif, pour rappeler que « le droit chemin est le chemin du droit ».
Le Marathon offre aussi l’opportunité de donner la parole à celles et ceux qui se battent au quotidien contre les violations de leurs droits les plus fondamentaux. Il a été question des violences faites aux femmes, des disparitions forcées, de la torture et de la détention sans procès, de la liberté d’expression et des violences policières.
Pour en témoigner, aux côtés de Patricia Torres, plaignante d’Atenco, se trouvait Gisèle Ndokayi, fille du colonel Paul Ndokayi, torturé et détenu sans procès depuis 2006 en République démocratique du Congo. Mohamed Ibni, tchadien, fils d’un opposant politique dont on est sans nouvelles depuis deux ans, côtoyait Mouhieddine Cherbib, dissident tunisien condamné par contumace, qui dénonce les « lois sécuritaires qui n’apportent pas la sécurité » en vigueur dans son pays.
Le dernier invité était un jeune Français, Lamba Soukouna. Victime d’un contrôle très musclé en banlieue parisienne, il souhaite que « les gens ouvrent les yeux. » Ce jeune est brutalisé par des policiers dans la soirée du 8 mai 2009, devant chez lui. Alors qu’il se rend avec son frère à la gendarmerie, le visage en sang, pour porter plainte, il reconnaît sur les lieux d’un accident de voiture des policiers qui l’ont agressé. Il s’arrête pour les identifier. L’un de ses agresseurs l’agrippe par le cou et le fait monter de force dans un fourgon où il est menotté et conduit au commissariat. Souffrant d’une grave maladie génétique, il demande plusieurs fois les médicaments indispensables à sa santé sans toutefois les obtenir. Après plusieurs heures, il est emmené à l’hôpital où des points de suture lui sont posés, une incapacité totale de travail de six jours lui est délivrée. De retour au commissariat, il est placé en garde-à-vue pour outrage et rébellion. Réclamant en vain des médicaments, il est victime d’une crise qui débouche sur trois jours d’hospitalisation.
Patrick Delouvin, responsable du Pôle France d’Amnesty qui accompagnait Lamba, a rappelé que si la majorité des membres des forces de l’ordre s’acquittent de leur mission dans le respect de la légalité, le rapport Violences policières et impunité en France, publié en 2009, a compilé des « histoires qui dérapent avec souvent, pour retour de bâton, des accusations d’outrage et de rébellion portées à l’encontre des victimes de mauvais traitements. » Ces dernières années, Amnesty a noté en effet une tendance inquiétante : les personnes portant plainte contre la police française se retrouvent injustement poursuivies. Lamba a déposé une plainte auprès de l’Inspection générale des services (IGS) classée sans suite, sans qu’aucune enquête n’ait été menée à sa connaissance.
À l’heure du bilan, la dynamique du site interactif a suscité 2 000 visites uniques par jour et permis de recueillir 32 500 signatures électroniques (12 000 en 2008). Le décompte des pétitions est en cours, mais le chiffre de 65 000 signatures est probable, soit le double de celles récoltées en 2008. Pour Nicolas Krameyer, coordinateur du programme Personnes en danger, « les témoins ont pu mettre des visages sur la nébuleuse Amnesty qui les soutient. Nos campagnes s’en trouveront amplifiées. »
Alain Devalpo
Pour en savoir plus sur notre campagne Personnes en danger