Le gouvernement des États-Unis utilise la terreur pour mener sa guerre contre le terrorisme. Une Long War à l’image de ce que fut la Guerre froide durant une cinquantaine d’années, au mépris de l’universalité des droits humains et de l’esprit des Lumières.
Le 27 décembre 2002, le Washington Post publie une déclaration prononcée le 26 septembre devant les commissions d’enquête du Congrès et du Sénat américains consacrées au renseignement : « Tout ce que vous devez savoir, c’est qu’il y a un avant et un après 11 septembre. (…) Après, on enlève les gants. » Cofer Black, l’homme qui s’exprime ainsi, dirige le centre des opérations antiterroristes de la CIA.
Ce qu’il signifie ce jour-là à quelques membres du Congrès, c’est que la défense des intérêts du pays, après les attentats qui ont visé le cœur financier et le cœur militaire du monde unipolaire, suppose non pas un changement de degré dans la répression à mener mais un changement de nature et de culture. Ces deux phrases illustrent le contenu de la guerre à la terreur déclarée par George Bush et avalisée par le Congrès américain le 18 septembre 2001 lorsqu’il autorise l’usage de la force contre les terroristes.
Terreur contre terreur
Après le 11 septembre, les agences de sécurité torturent, font disparaître, assassinent, emprisonnent, accomplissent leurs forfaits avec toutes les autorisations politiques (les ordres présidentiels) et juridiques, créées sur mesure, nécessaires. L’internement, peut-être à vie, en tout cas sans procès, est légalisé ; la torture l’est aussi, au mépris non seulement du droit international mais également de l’importance morale de la loi. Le gouvernement des États-Unis adopte la terreur pour mener sa guerre contre la terreur. Une guerre désormais baptisée Long War ou guerre sans fin, à l’image de ce que fut la Guerre froide durant une cinquantaine d’années.
De hauts fonctionnaires de l’administration Bush, des ministres justifient l’injustifiable afin de couvrir Cofer Black et ceux qui lui ressemblent, civils et militaires. Le malaise suscité par un président élu sur un subterfuge en décembre 1999 avalisé par la Cour suprême est amplifié. Le sentiment d’invincibilité qui domine à Washington au printemps 2003 au moment de l’invasion puis de l’occupation de l’Irak est irréel parce que reposant sur du vent, en l’occurrence des informations fabriquées de toutes pièces1 par une équipe au pouvoir qui use du secret et du mensonge pour entraîner à sa suite une opinion alors manipulable car mal informée et tétanisée. Cinq ans plus tard, c’est la débâcle politique. Mais, entre-temps, la guerre contre la terreur, les fiascos afghan et irakien n’auront produit que des perdants, à commencer par les droits de l’Homme.
Car la guerre contre le terrorisme est une guerre contre les droits de l’Homme nés des Lumières. Et donc contre les Lumières en tant que mouvement de libération de l’Homme et en tant que mouvement critique de l’ordre établi (par définition, et encore plus si cet ordre est injuste)2. Cette remise en cause des Lumières ne date pas des présidences Bush père et fils. Il s’agit d’un mouvement, presqu’aussi ancien que les Lumières, qui part de l’idée que la force est un critère de supériorité intellectuelle et morale et qui applique cette force de façon cynique, en en faisant une arme contre la démocratie et contre l’universalisme.
Les néoconservateurs de l’équipe Bush partent du principe que les rapports entre les êtres humains sont fondés sur des différences culturelles, historiques et ethniques alors que pour les penseurs des Lumières, les rapports entre les hommes sont fondés sur le partage du sens, idée qui est au cœur de l’universalisme. Les États-Unis sous les présidences Bush sont devenus un état voyou, tel que définit par Jacques Derrida : « L’État qui ne respecte pas ses devoirs d’État devant la loi de la communauté mondiale et les obligations du droit international, l’État qui bafoue le droit – et se moque de l’État de droit. »3 Rien ne dit que dans les années qui viennent les Démocrates, probables vainqueurs de l’élection présidentielle de novembre 2008, changent la nature de la guerre contre le terrorisme.
Marie-Agnès Combesque
1/État de guerre-Histoire secrète de la CIA et de l’administration Bush, James Risen, éd. Albin Michel, 2006. Dommages collatéraux La face obscure de la guerre contre le terrorisme, Seymour Hersh, Folio Documents, 2006.
2/Les Anti-Lumières Du xviiie siècle à la Guerre froide, Zeev Sternhell,
éd. Fayard, 2006.
3/Voyous Deux essais sur la raison, Jacques Derrida, éd. Galilée, 2003.
voir également nos pages sur la guerre contre le terrorisme