En septembre 2007, Amnesty International France et la FSU – principale fédération d’enseignants – signaient un partenariat pour renforcer leur action commune, en particulier le travail d’éducation aux droits de l’Homme dès l’école. De multiples initiatives existent sur le terrain. Gros plans sur deux expériences, dans le premier et le second degré.

Fabienne Le Corre avec ses élèves de CM1 sur le thème du droit au logement.
© Marc Girot
Au tableau et sur les tables, des photos des tentes de Médecins du Monde pour les sans-abris de Paris et de Lyon, des clichés de bidonvilles à Casablanca, de gamins attendant une ration de lait ou d’enfants silencieux dans une carcasse de voiture. Dans cette classe de CM1 de Vitry-sur-Seine, la discussion s’engage sur une autre photo, un policier penché sur un enfant du Bronx, à New York.
« Un policier peut expulser un enfant s’il a fait quelque chose de mal. Il a peut-être volé de la nourriture dans un magasin », lance Antoine. Expulsé… La dureté de ces mots trop souvent entendus, parfois vécus par leurs proches, d’un monde adulte impitoyable, fait indubitablement partie de la vie de ces enfants de 10 ans.
« Mes élèves ont parfois des vies compliquées, des parents sans-papiers ; l’une d’entre eux vit dans un hôtel meublé, explique l’institutrice, Fabienne Le Corre. Il me semble essentiel qu’ils sachent qu’ils ont des droits, ici, mais qu’ils prennent aussi conscience de la dimension universelle de ces droits, et qu’a contrario tous les enfants du monde ne les ont pas. »
Comme un certain nombre de ses collègues du premier et du second degré, Fabienne relève le défi d’un enseignement des droits humains à l’école. Elle a longtemps travaillé avec des CP et des CE1, qui « prennent ces thèmes comme “une marque de confiance”, surtout vis-à-vis du droit à l’expression, une vraie découverte du monde des grands ». Enfants du primaire, mais aussi collégiens, lycéens et étudiants, Janine Taillé connaît bien. Trente ans d’interventions à la demande des enseignants, ici un prof de philo qui interroge : « Les droits humains sont-ils une notion occidentale ? », là des profs d’histoire qui articulent Révolution française et Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, là encore des professeurs d’école évoquant le travail des enfants ou la peine de mort. Depuis son adhésion à Amnesty International, en 1978, cette ancienne prof de maths parcourt les établissements scolaires du Nord.

Le réfugié chilien, Rigoberto Manzilla, au Lycée technique d'Armentières.
© Marc Girot
Cette fois-ci, direction l’Institut Saint-Louis, un lycée professionnel privé d’Armentières. Quatre cents lycéens, 500 apprentis, dans un environnement social difficile.
« Les élèves sont très proches de la violence, dans leur contexte familial et social, explique Cécile Defontaine, la documentaliste qui a préparé et coordonné les interventions amnistiennes dans quatre classes.
Dans leur façon de parler, de se comporter, la violence est logique et banale. » Alors quand Rigoberto Manzilla, réfugié chilien, membre du groupe d’AI de Dunkerque, explique qu’il a été torturé, les élèves lui demandent s’il peut rentrer au Chili… pour se venger. Quand il raconte qu’il a vécu trois ans dans des camps, que oui, récemment, il a fait un voyage au Chili pour rencontrer l’un de ses anciens tortionnaires, que parler avec lui l’a aidé à soigner ses blessures, les élèves écoutent bouche bée. Sans bien comprendre, mais ébranlés.
« En sortant, ils m’ont remercié, témoigne Rigoberto,
ça fait quelques années que je fais des interventions dans les classes. Dans les écoles chiliennes, on ne parle pas de la période Allende et du coup d’État de Pinochet. Alors c’est très difficile de lutter contre l’amnistie et l’impunité. Je trouve les jeunes un peu dépolitisés, manipulés, alors j’essaie de leur dire que même s’il y a des risques, on ne peut pas rester chez soi à ne rien faire dans ce monde. »
Dépolitisés les jeunes d’aujourd’hui ? « C’est la jeunesse qu’on a fabriquée », s’alarme l’ancien militant du Parti communiste chilien, qui écoutait en détention les radios internationales avec un petit poste dissimulé dans une guitare. Et les adultes, les parents ? « Parfois je me dis que ce sont eux qu’on devrait sensibiliser aux droits humains, soupire Janine. Qu’on devrait intervenir plus dans les IUFM, où sont formés les enseignants. » Pour l’heure, ni les professeurs des écoles ni les professeurs d’histoire-géographie – en charge de l’éducation civique dans le second degré – ne bénéficient d’une formation digne de ce nom, alors même que c’est une discipline scolaire obligatoire de l’école primaire à la fin du collège (une demi-heure à une heure hebdomadaire). Une éducation civique où on trouve de tout : sécurité routière, institutions de la République, valeurs républicaines, développement durable, protection du patrimoine, respect de soi et des autres, responsabilités personnelles et collectives, étude de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention internationale des droits de l’enfant…
Décalage
Un grand bazar où les enseignants puisent ce qui convient à leurs préoccupations ou aux curiosités des élèves. Bref, écrit François Audigier, l’un des meilleurs connaisseurs du dossier, « les enseignants du primaire sont assez profondément divisés autant sur les contenus que sur les pratiques ». Pour une majorité d’instituteurs, l’éducation à la citoyenneté, c’est d’abord la vie de classe, l’apprentissage des règles de vie commune, dans le respect et la tolérance. Pour une autre partie, c’est une approche traditionnelle des institutions politiques. Entre les deux, les droits humains manquent d’air et de place…
Au collège, une récente enquête du ministère de l’Éducation souligne que près de 60 % des élèves étudient « souvent ou très souvent » les droits de l’Homme à l’échelle de la planète, alors même que pour leurs enseignants, les finalités de l’éducation civique sont davantage l’apprentissage de la citoyenneté et de la vie en société (60 % contre 15 % pour l’étude des droits de l’homme et du citoyen). Avec le même décalage, plus de la moitié des élèves disent travailler sur « les grands problèmes du monde aujourd’hui », alors que moins d’un tiers des enseignants est préoccupé par la compréhension de l’actualité. Comme si, plus que celles de leurs profs, les consciences adolescentes étaient plus réceptives à l’enjeu et à l’actualité des droits humains ! D’ailleurs, une autre enquête du ministère montre que « par rapport aux élèves de 1995, ceux de 2005 se déclarent plus tolérants, rejettent davantage tout acte de discrimination et se montrent plus solidaires ».
Eduquer
Ouvrir grandes les fenêtres de la classe sur le monde, avertir les élèves de leur rôle à venir dans la société, ne pas consentir à l’injustice, inciter à l’action quand les droits fondamentaux sont violés : les objectifs sont pourtant clairs, les consciences souvent prêtes à l’empathie. À Vitry, face aux images de tentes et de bidonvilles, Kevin lâche : « Nous, à côté, on a de la chance, on a des logements, on peut s’acheter des habits, on peut aller à l’école. » L’institutrice laisse s’installer le silence, les élèves méditent ce qui vient d’être dit, le mot droit, dans ces bouches d’enfants, prend tout son sens : « Le droit à l’alimentation, le droit pour un adulte d’avoir un travail, le droit d’exprimer son avis, le droit à la liberté, énumère Amina : on te traite pas comme un esclave, tu peux aller où tu veux, t’es pas enfermé… » Toute l’école est fédérée derrière des projets, pour tenter d’éviter la rupture – trop fréquente – entre les paroles et les actes. Comment évoquer le respect quand la cour de récréation se transforme en jungle hostile aux plus faibles, quand le moindre retard d’élève est sanctionné et que les adultes en font bon usage ?
« Quand j’ai parlé de la Campagne Chine aux lycéens du lycée Auguste Renoir d’Asnières, une jeune fille s’est exclamée : “Les athlètes ne doivent pas aller en Chine, il faut les éduquer pour qu’ils refusent les JO ! ” », témoigne Christiane Grange, l’un des piliers de la commission Promotion des droits de l’homme du secrétariat national. Éduquer, un maître mot. « Pour que les élèves comprennent qu’on peut se battre contre la peine de mort en habitant à la Chapelle d’Armentières », conclut Janine Taillé.
Marc Girot
Pour en savoir plus, vous pouvez contacter la Commission promotion des droits humains à Paris : mailto:compdh@amnesty.fr
et voir nos pages spéciales Promotion des droits humains