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Les préoccupations d'Amnesty International
23.12.2009
Caucase du Nord

SOMMAIRE

 

 

 

 

Le conflit tchétchène



Bâtiments détruits après les bombardements russes, Grozny, Tchétchénie
Bâtiments détruits après les bombardements russes, Grozny, Tchétchénie
Le conflit en Tchétchénie continue à donner lieu à un grand nombre de « disparitions », d’homicides, d’actes de torture et de mauvais traitement.
Ces crimes sont souvent commis lors d’opérations ciblées menées par les forces fédérales russes, et surtout par les « kadyrovtsy », les milices de Ramzan Kadyrov, le Président pro-russe de Tchétchénie.

 

 

 

SOMMAIRE :

Le contexte

Exactions dans le Caucase du Nord et impunité quasi générale

 

 

 

 

TCHETCHENIE : le contexte


Les relations entre Russes et Tchétchènes ont été marquées par de nombreux affrontements depuis la fin du XVIIIème siècle, liés essentiellement aux tentatives russes de colonisation du Caucase et aux résistances des peuples caucasiens face à cette dernière.
Avec la révolution bolchevique, la guerre civile et l’instauration du pouvoir soviétique on assiste à plusieurs épisodes de résistance, d’oppositions et de rébellion en Tchétchénie et au Daghestan (1920-1921, 1924, 1928, 1936-37) et à des vagues de répressions sanglantes de la part des pouvoirs centraux.

En 1936 au sein de la République soviétique socialiste fédérative de Russie (RSFSR) est créée la république autonome de Tchétchéno-Ingouchie.

A la fin de la deuxième guerre mondiale, en février 1944, les Tchétchènes, accusés, comme nombre d’autres peuples du Caucase, de collaboration avec l’occupant allemand, sont déportés en masse (478 479 personnes dont 387 229 Tchétchènes et 176 950 Ingouches) en Asie Centrale.
Un tiers de la population (environ 170 000 personnes) périt dans les convois.
La République de Tchétchéno-Ingouchie est abolie, les cimetières et lieux de culte sont détruits.


En 1957 un décret de Khrouchtchev rétablit la République et les Tchétchènes auront enfin la permission de rentrer chez eux. Le retour se fera dans des conditions difficiles car dans la majorité des cas ceux qui décident de rentrer trouveront leurs maisons et leurs terres occupées par des Russes, des Géorgiens et des Ossètes, qui avaient souvent été envoyés de force repeupler les villages au cours de la dernière période du stalinisme.


En septembre 1991, au moment de l’éclatement de l’URSS, le Conseil National du peuple tchétchène à la tête duquel a été élu le général Tchétchène de l’Armée soviétique Djokhar Doudaev prend le pouvoir par la force renversant le Parlement, puis organise des élections présidentielles et législatives. Ces élections controversées mènent à la tête de la République le général Doudaev qui le 1er novembre 1991 déclare l’indépendance de la République de Tchétchénie.
En décembre l’Ingouchie se sépare par référendum de la Tchétchénie se proclamant République au sein de la Fédération de Russie.

Le Président Eltsine instaure l’état d’urgence.
Les hommes du général Doudaev repoussent le corps expéditionnaire envoyé par Moscou, Eltsine change alors de tactique et instaure un blocus économique à partir de 1992.
Malgré l’adoption d’une Constitution (mars 1992) proclamant un Etat tchétchène laïque, démocratique et sujet de droit international le Président Doudaev instaure un régime autoritaire.
Pendant ce temps Moscou arme une opposition tchétchène pro-russe pour renverser Doudaev.
En novembre 1994 ordre est donné à cette opposition dirigée par Avtorkhanov de prendre Grozny d’assaut. Les hommes de Doudaev résistent et de ce fait le 11 décembre les bombardements russes commencent : la guerre va durer un an et demi.


Le 31 août 1996 après la reprise de Grozny par les combattants indépendantistes, le général Lebed signe avec le général Maskhadov, le chef de la résistance armée tchétchène, un accord mettant fin à la guerre.
Cette première guerre a essentiellement touché la population civile : bombardements massifs des villes et des villages, pillages, vols, massacres.


Les pertes civiles sur l’ensemble de ce premier conflit sont généralement estimées à 50 000 alors que les pertes parmi les combattants tchétchènes sont évaluées entre 3 et 4000. 4000 soldats russes ont trouvé la mort en Tchétchénie selon le gouvernement, 10 000 selon les indépendantistes.

Entre les deux guerres (1996-1999), en janvier 1997 Aslan Maskhadov est élu Président de la République tchétchène d’Itchkérie avec près de 60% des voix, lors d’élections reconnues comme démocratiques par l’OSCE.
Il se trouve à la tête d’un pays dévasté, où vont se développer la criminalité, les prises d’otages ainsi que le mouvement "wahhabite", partisan d’une interprétation fondamentaliste de l’Islam.
La prétention des Wahhabites à être les "seuls vrais musulmans" et leur mépris des traditions tchétchènes ont plutôt mal été accueillis par la population où sont fortement implantées les confréries soufies qui pratiquent une forme populaire et mystique de l’islam.
Les wahhabites ont parfois même été expulsés de quelques municipalités après des affrontements armés, comme à Goudermès pendant l’été 1998.
Mais leurs ressources financières leur ont permis de consolider leur influence, d’autant plus qu’après le retrait des organisations humanitaires, et en l’absence d’aide venue de Moscou, ils constituaient souvent la seule source extérieure de financement pour le pays.
D’autre part, ils ont pu offrir un cadre de socialisation et d’action à des jeunes marqués par la guerre, en rupture avec les cadres traditionnels.


La seconde guerre débute en septembre 1999 par des attaques de l’aviation russe contre le territoire tchétchène, puis par l’entrée des troupes russes le 1er octobre qui occupent le Nord du pays.


La participation des chefs de guerre tchétchènes à des insurrections au Daghestan en août 1999 a servi de prétexte à cette intervention, considérée par les autorités russes comme une opération anti-terroriste.


De plus, début septembre 1999, une série d’explosions d’immeubles à Moscou et dans d’autres villes de Russie ont fait plus de 300 victimes. Elles ont été attribuées aux "terroristes tchétchènes" et on a ainsi pu justifier le déclenchement de la deuxième guerre.


L’avancée des troupes russes s’accompagne d’une fuite des réfugiés, essentiellement vers l’Ingouchie. Grozny est systématiquement et massivement bombardée pendant plus de quatre mois, malgré la présence de plus de 40 000 civils.


L’entrée des troupes russes en février est accompagnée de viols, pillages, exécutions sommaires.
Les troupes russes occupent l’ensemble du territoire, sans pourtant le contrôler, un calme relatif règne dans le Nord, tandis que le sud montagneux est l’objet de tirs d’artillerie et de bombardements réguliers.


Dans cette région depuis le mois de mars 2000 les "nettoyages" sont nombreux et s’accompagnent de pillages, destructions, violences, disparitions, viols et exécutions sommaires.
On assiste à une généralisation du système de filtration, qui consiste à opérer des arrestations et détentions arbitraires, lors de ces opérations massives les tortures et les disparitions se multiplient.


En juin 2000 la Tchétchénie est placée sous administration présidentielle directe et Akhmad Kadyrov est nommé chef de l’administration et suite à des élections déclarées non démocratiques par le OSCE il sera élu président. Son fils Ramzan est nommé à la tête des Services de sécurité présidentielle.


La durée du conflit armé commence à poser de redoutables problèmes en Russie et ailleurs.
En janvier 2001, les organisations non gouvernementales décidaient d’abandonner le terrain, tandis que Vladimir Poutine considérait que la répression devenait désormais l’affaire du FSB et non plus de l’armée.


Akhmad Kadyrov meurt, le 9 mai 2004, dans un attentat revendiqué par Chamil Bassaev, et est remplacé par Alou Alkhanov, élu ensuite président le 29 août 2004.
Avec l’assassinat de Aslan Maskhadov le 8 mars 2005, la possibilité d’un autre accord mettant fin à la guerre, entre le gouvernement de la République de Itchkérie et le pouvoir russe, est compromise à jamais. D'une part Maskhadov a été le seul président élu lors d'élections vraiment démocratiques ce qui lui donnait une légitimité que ces successeurs n'auront pas. D'autre part le choix du premier successeur de Maskhadov, Abdul-Khalim Sadullaev, de faire participer à son gouvernement clandestin Chamil Bassaev, qui avait revendiqué plusieurs actes terroristes, le discrédita comme interlocuteur d’accords de paix.


Avec la mort de Bassaev et ensuite celle de Sadullaev il ne reste aujourd’hui que Doku Oumarov, comme chef de guerre.


Au sein du gouvernement tchétchène pro-russe s’intensifie le conflit entre Ramzan Kadyrov et le Président Alkhanov. Ramzan Kadyrov a depuis la mort de son père fait une carrière fulgurante au sein du gouvernement pro-russe. Vice premier ministre entre mai 2004 et novembre 2005, premier ministre par intérim jusqu’à février 2006, date à laquelle il est nommé premier ministre.
Ses milices, les kadyrovtsy, sont responsables de 70% des exactions en Tchétchénie et disposent de plusieurs centres de détention illégaux où on y pratique la torture et toute sorte de traitements dégradants.


Les ex-combattants indépendantistes, qui désirent sortir de la clandestinité et se réinsérer dans la vie civile du pays, sont contraints de se faire amnistier et de rejoindre les milices de Kadyrov, l’exil reste dans la grande majorité des cas la seule voie de sortie.


Extension du conflit à l’ensemble du Nord Caucase.
La violence du conflit touche aujourd'hui tout le Nord Caucase.
Chaque république est le théâtre d'actes de violence ou d'affrontement armés et les exactions des forces fédérales (FSB) et/ou qui soutiennent le pouvoir de Moscou sont de plus en plus courantes dans toutes les républiques, en Ingouchie les disparitions sont devenues des événements presque quotidiens. Le président Evkourov a survécu a un attentat en juin 2009. Un autre attentat en décembre 2009 a fait plus de 15 morts.
En juin 2004 environ 570 miliciens tchétchènes et ingouches ont attaqué plusieurs bâtiments administratifs (le ministère de l'Intérieur, la base des gardes de frontière fédérales, la police municipal et les forces spéciale de police (OMON), de la ville de Nazran en Ingouchie tuant plus de 90 personnes.

 
En septembre 2004, à Beslan en Ossétie du Nord, des terroristes séparatistes tchétchènes armés ont pris des centaines d'enfants et d'adultes en otage dans une école de la ville. Deux jours plus tard, les forces spéciales russes ont donné l'assaut, le bilan sera catastrophique: 344 civils tués, dont 186 enfants.


En juin 2005 une opération "spéciale" a eu lieu au Daghestan, province voisine de la Tchétchénie. Une centaine d'hommes ont été interpellés, ils ont été roués de coup, un homme de 77 ans a été tué, 11 autres ont disparu, une partie du village a été incendiée.
En octobre 2005 l'opération "Victoire" a été menée contre les forces de l'ordre de Naltchik, capitale de la république autonome de Kabardino-Balkarie et revendiquée quatre jours plus tard par le chef de guerre tchétchène Chamil Bassaev. De 100 ?4? 300 combattants ont attaqué de manière simultanée les centres névralgiques de la sécurité: trois commissariats, le ministère de l'intérieur, les services de renseignement, le département de la lutte contre le crime organisé, le bureau des gardes de prison, des gardes frontiéres et les soldats protégeant l'aéroport. Le nombre des victimes s'élèvera à plus de 100 personnes.
Contrairement aux scénarios précédents en Ingouchie ou en Ossétie, aucun combattant n'était Tchétchène. Les combattants étaient majoritairement des Kabardes et des Balkars.
L'islam politique se développe dans toutes les républiques et il devient de plus en plus le vecteur de mobilisation contre les pouvoirs politiques en place.
Dans un contexte de violence généalisée, de chômage endémique et de manque total de perspectives, l'islam radical trouve un terrain propice à son développement parmi les jeunes.

Les forces armées tchétchènes quant à elles visent plus spécifiquement des civils qui travaillent pour le pouvoir russe.





 


Une fillette tchétchène dans une tente faisant office d'école
Une fillette tchétchène dans une tente faisant office d'école dans un camp de personnes déplacées (2001).

 

 

 

 

Exactions dans le Caucase du Nord et impunité quasi générale


Officiellement la situation dans le Caucase du Nord est qualifiée de normale par le pouvoir, pour ce dernier le conflit est bel est bien termin?. Un programme de reconstruction de grande ampleur a été lancé, profitant notamment à ceux qui soutiennent l'homme fort de la région, le président Ramzan Kadyrov ! D'ailleurs selon lui la "région est la plus calme de toute la Russie"!.


Effectivement il n'y a plus d'opérations militaires de grande ampleur sauf dans le sud de la Tchétchénie. Cependant contrairement aux allégations qui arrangent le pouvoir la guerre continue et les exactions aussi. Elles se diffusent même dans une bonne partie du Caucase du Nord. Les attentats se sont multipliés en 2009.



Durant les deux guerres la Tchétchénie a particulièrement souffert des rafles de villages entiers dans des proportions effrayantes, les personnes rafl?es subissaient des tortures et généralement disparaissaient. Aujourd'hui les rafles massives n'ont plus lieu mais les disparitions continuent.
Ces disparitions forcées sont des crimes contre l'humanité selon entre autres l'acte d'accusation du maréchal Keitel ? Nuremberg pour son si sinistre décret "Nuit et brouillard" durant la seconde guerre mondiale.
"Aujourd'hui encore, je me dis , dans quelques heures, demain, on va me rendre mon fils. Cela fait un an et trois mois déjà que je me le dis. Toutes les nuits, je le vois dans mon sommeil, et dans la journée, je n'arrête pas de pleurer...Ce n'est plus une vie. Pour moi tout s'est arrêté. Je ne vis plus. Je me contente de marcher sur la surface de la terre" Témoignage de Bilat, mére d'un disparu.


Un des drames aujourd'hui c'est que les disparitions sont de plus en plus ciblées donc plus discrètes, que les victimes témoignent de moins en moins par peur des représailles, qu'elles sont le fait le plus souvent des milices tchétchènes et qu'elles ont lieu maintenant dans beaucoup de régions du Caucase, en particulier en Ingouchie et au Daghestan.


Il va sans dire que l'issue de ces opérations est le plus souvent la mort, la torture dans des centres de détention secrets ou la disparition. D'après Memorial, la grande ONG russe qui travaille en permanence sur le terrain, des milliers de disparitions ont eu lieu depuis le début du conflit. De nombreux charniers ont été découverts.
Depuis peu, des responsables russes et tch?tch?nes le reconnaissent même ouvertement !
Ces opérations sont donc plus discrètes, elles sont aussi de plus en plus efficaces car menées par des Tchétchènes qui savent donc qui arrêter car ils connaissent la population.


Cela fait d'autant plus de ravages car cela divise d'autant la population.
Les milices tchétchènes terrorisent la population et sont responsables aujourd'hui de la majorité des disparitions, les forces russes ainsi délèguent le "sale boulot" donc se disculpent à peu de frais.


Ceux qui sont soupçonnés d'être des combattants, ceux que l'ont suppose être de la famille des combattants ou qui ont commis l'erreur de manifester ou de porter plainte sont dans la ligne de mire.


Après la prise d'otages de Beslan en 2004 le pouvoir russe a officiellement autorisé en représailles la prise d'otages des proches des combattants tchétchènes. Kadyrov fait pression sur les familles afin qu'elles livrent leurs proches.
Les exactions des forces fédérales (FSB) sont de plus en plus courantes dans toutes les républiques, en Ingouchie les disparitions sont devenues des événements presque quotidiens. De plus une nouvelle pratique, qui rappelle des souvenirs ? ceux qui ont en mémoire l'époque soviétique, consiste à faire signer des aveux obtenus sous la torture.
Ces aveux sont bien évidemment des crimes "terroristes" d'après la définition très personnelle de Poutine.




L'impunité est quasi générale.

En Ingouchie en septembre 2007 des mères ont organisé une manifestation très importante pour réclamer la libération de leurs fils enlevés la veille. Ces mères se heurtent au manque de volonté politique de mener des enquêtes.
Hormis la condamnation du Colonel russe Boudanov et de l'agent de la police spéciale Sergueï Lapin pour des affaires de meurtres et de torture, les poursuites et les procés qui sont menés à leur terme sont quasi inexistantes. Il n'y a eu qu'une seule condamnation d'un membre de bataillon tchétchène pour son rôle dans des disparitions forcées mais il n'a pas été condamné pour les disparitions mais pour "abus d'autorité".
En revanche, la Cours Européenne des droits de l'homme a reconnu la Russie responsable de graves atteintes aux droits humains en Tchétchénie, d' exécutions, d'actes de torture, de disparitions forcées ainsi que de ne pas avoir enquêté de façon appropriée sur ces crimes. Elle a, par ailleurs, confirmé le caractère systématique des violations des droits humains perpétrées en Tchétchénie.