Carnet de mission en Côte d'Ivoire

Gaëtan Mootoo sort de la caserne d'Abidjan, centre de détention officieux
Gaëtan Mootoo sort de la caserne d'Abidjan, centre de détention officieux (septembre 2012) © AI

[01/01/2013]

Du 22 septembre au 23 octobre 2012, une délégation d’Amnesty International s’est rendue en Côte d’Ivoire pour une mission d’enquête sur le fonctionnement de la justice et les conditions de détention. Stephan Oberreit, directeur d’Amnesty International France, y a participé, pendant dix jours.

Carnet de mission par Stephan Oberreit


Un pays fracturé

J’arrive à Abidjan le 29 septembre, je retrouve Gaëtan Mootoo et Alex Neve qui reviennent tout juste d’une visite d’une semaine dans l’ouest du pays. Gaëtan est chercheur à Amnesty International depuis plus de vingt-cinq ans, Alex, secrétaire général de la section canadienne anglophone depuis 2000. Ils ont enquêté sur l’attaque du 20 juillet dernier contre un camp de personnes déplacées à Nahibly. La vérité sur cet événement reste floue, en particulier le nombre de morts. La ville de Duékoué, où des fosses communes ont récemment été découvertes, reste un point chaud de la crise ivoirienne.

Malgré un retour à la sécurité et une reprise de l’activité économique, le processus de réconciliation nationale semble en panne. L’impunité règne. Le discours officiel explique que le gouvernement doit respecter l’indépendance des autorités judiciaires et ne peut donc intervenir dans les affaires de la justice. Pourtant, quand nous avions rencontré le président Ouattara et son ministre de la Justice en avril 2011 (alors qu’ils étaient retranchés dans l’hôtel du Golf sous la protection de l’Onuci), ils estimaient à l’époque que l’impunité était à l’origine de la crise profonde dans le pays. Désormais, les autorités voient les choses autrement… Depuis plus de deux semaines nous leur demandons de pouvoir accéder aux prisonniers politiques arrêtés après la chute du régime de Laurent Gbagbo. La réponse se fait attendre.

Enquêter sur les violations du nouveau régime

Un défenseur des droits de l’Homme ivoirien nous met en contact avec un membre du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de l’ancien président Laurent Gbagbo. Arrêté à son travail, puis emmené dans un lieu de détention non officiel, ce militant dit avoir eu beaucoup de chance et s’en être tiré à bon compte : il n’est resté enfermé que deux jours dans une cellule avec des dizaines d’autres détenus. Pour obtenir sa libération, ses parents ont d’abord versé une rançon de 50 000 francs CFA (environ 75 euros), puis ses geôliers sont venus chez lui pour exiger 20 000 CFA de plus, (30 euros). Les militaires n’avaient aucune charge contre lui, dit-il. Malgré la peur, les menaces de mort des militaires pendant son arrestation, il reste digne. Sa femme, paniquée quand elle a appris son arrestation, a remué ciel et terre pour le faire libérer. Dans la pièce voisine, leurs enfants font leurs devoirs, studieux et souriants. Plus de 200 personnes dont des membres du FPI ont été arbitrairement arrêtées et torturées depuis le début de l’année. Beaucoup croupissent encore derrière les barreaux. Plusieurs prisonniers témoignent avoir été torturés à l’électricité ou brûlés au plastique fondu.

Dans de nombreux cas, malgré les demandes et des efforts inlassables pour retrouver leur proche, des familles sont laissées sans information. La délégation rencontre de hauts responsables pro-Gbagbo détenus dans quatre villes du centre et du nord du pays, notamment son épouse, Simone Gbagbo à Odienné, son fils, Michel, à Bouna, et des personnalités majeures de l’administration précédente. Tous sont inculpés de plusieurs infractions dont atteinte à la sûreté de l’État et assassinat. Mais il n’y a pas que des opposants qui sont inquiétés. La famille de Mamadou Sanogo, un ancien combattant pro-Ouattara nous explique que depuis mars 2012, celui-ci croupit dans une geôle à Khorogo sans avoir été jugé. Après avoir fait de la prison du temps de Gbagbo, le voilà prisonnier du régime de son mentor dont il était garde du corps à une époque.

Une justice des vainqueurs

Dès mai 2011, Amnesty International s’inquiète du risque d’une « justice des vainqueurs ». Laurent Gbagbo a été transféré à la Cour pénale internationale de La Haye et de nombreuses personnes de son entourage sont en détention en Côte d’Ivoire. Si l’on ne peut que se féliciter de ces mesures, l’absence totale de poursuites envers des responsables des ex-Forces nouvelles (coalition de rebelles anti-Gbagbo) reste problématique. Bien que le gouvernement doive faire face à une vague d’attaques, nous craignons fortement que les arrestations et la répression en cours ne découlent d’une volonté de représailles et de vengeance. Notre posture est durement critiquée sur place par les proches du pouvoir qui nous somment d’être « pour ou contre ». La Côte d’Ivoire est un véritable cas d’école en ce qui concerne l’impartialité. Depuis plus de trente ans, Amnesty International a condamné les violations des droits humains commises successivement par tous ceux qui ont occupé le pouvoir dans ce pays : Houphouët Boigny et son premier ministre Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié, Robert Guéï et Laurent Gbagbo.

Et lorsqu’à leur tour, ces personnes ou leurs partisans ont été victimes d’exactions, l’organisation les a défendus de la même façon. Nous sommes des êtres humains travaillant sur d’autres êtres humains avec nos émotions et nos limites. C’est pourquoi nous travaillons en équipe afin de confronter nos points de vue pour parvenir à la vision la plus objective possible. Un point essentiel de notre mission : croiser les regards et voir un maximum d’interlocuteurs.

Échos de la presse

Dans les locaux du quotidien d’opposition Notre voie, le rédacteur en chef nous reçoit avec un « On dit quoi ? », expression ivoirienne à laquelle on peut répondre par « On est là », ou « On est ensemble », plus engageant, ou encore « Je n’ai pas encore trouvé », plus énigmatique. Nous abordons leurs reportages sur les arrestations arbitraires, les conditions de détention et les lieux d’emprisonnement non officiels. Nous parlons également de la liberté de la presse mise à mal par une loi de 2004, complétée par un décret du gouvernement actuel qui permet au Conseil national de la Presse de suspendre la parution d’un journal pendant plusieurs jours. Une manière de contrôler l’opposition ou de conduire à de l’autocensure.

La réconciliation en panne

Charles Konan Banny, ancien gouverneur de la Banque centrale des états de l’Afrique de l’Ouest puis Premier ministre de Côte d’Ivoire, a été nommé Président de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDRV) au printemps 2011. Dans sa villa, nous écoutons son discours convenu, plus philosophique que concret : « Ni impunité ni vengeance ». Le président de la Commission espère conjuguer repentance, pardon et justice. Si de nombreux observateurs s’accordent à dire que le processus de réconciliation n’avance pas, Charles Konan Banny reste serein et optimiste. Il inscrit sa tâche dans le long terme. La rumeur dit cependant que les bailleurs de fonds commencent à s’impatienter du peu de résultats concrets de la Commission.

Les inquiétudes d’un avocat

Tôt le matin, nous avons rendez-vous avec un avocat remarquable. Originaire du nord du pays, il a critiqué Gbagbo et à présent Ouattara. Les droits humains chevillés au corps, il s’inquiète de la nomination récente de « comzone  » à des postes de Préfet de région, comme Ben Laden à San Pedro. Il ne comprend pas pourquoi des unités des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) occupent toujours des villas prises à des personnes proches de l’ancien régime. Pourquoi il n’y a pas de suite au rapport de la Commission d’enquête sur les violences de la « crise post-électorale » remis au Président en août ? Seul le document d’une quarantaine de pages a été rendu public, les annexes à ce rapport restent un secret d’État.

Entretiens ministériels

Nos deux entrevues de haut niveau avec les ministres de l’Intérieur et de la Défense se révèlent cordiales. Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur, connaît bien le travail d’Amnesty. Il se souvient avec gratitude du soutien de l’organisation et de ses membres pour le faire libérer lorsqu’il s’est retrouvé en prison. Quant à Paul Koffi Koffi, ministre de la Défense, il ne connaît Amnesty que de réputation. Confrontés à nos préoccupations, ces deux interlocuteurs reconnaissent les problèmes, mais estiment qu’après une crise majeure de plus de dix ans, il est normal qu’il subsiste des « lacunes et des faiblesses ». Ils sont conscients qu’aujourd’hui dans des commissariats, des personnes se font interroger de manière « inadéquate », ou que les chasseurs dozos remplissent des rôles qui relèvent des forces de l’ordre. Lorsque nous abordons le fait que des casernes servent de lieux de détention officieux où des prisonniers sont maltraités, les réponses deviennent vagues.

Un anniversaire singulier

Nos soirées sont animées, nous reprenons nos notes, échangeons sur le ressenti de la journée. Celle du 30 septembre est une journée particulière, c’est le soixantième anniversaire de Gaëtan. Pour l’occasion, j’ai rapporté des cartes d’anniversaire signées par des amnestiens de Paris.
De nationalité mauricienne, Gaëtan est un ascète cultivé. Son indignation est permanente mais pudique. J’ai l’impression que moins il mange, plus il a d’énergie ! Ce n’est pas mon cas. Pour se détendre, après une journée à écouter les pires récits, il lit des sonnets de Shakespeare et boit du thé.  *

Extrait de La Chronique de janvier 2013