Rencontre avec Halil Savda objecteur de conscience turc

Halil Savda à Amnesty France en décembre 2011 (c) AIF
Halil Savda à Amnesty France en décembre 2011 (c) AIF

[29/12/2011]

Halil Savda, objecteur de conscience, risque à tout moment d’être incarcéré pour une durée de cent jours. Il a été interpellé le 6 décembre 2011 à l'aéroport d'Istanbul alors qu'il embarquait pour la France, invité par la section française d’Amnesty International à l’occasion du Marathon des signatures. Après une nuit au commissariat, il a été libéré. Rencontre.

« Un Turc naît-il soldat ? »

Halil Savda, objecteur de conscience, risque à tout moment d’être incarcéré pour une durée de cent jours. Il a été interpellé le 6 décembre 2011 à l'aéroport d'Istanbul alors qu'il embarquait pour la France, invité par la section française d’Amnesty International à l’occasion du Marathon des signatures. Après une nuit au commissariat, il a été libéré. Rencontre.

Qu’est-ce qui a motivé votre engagement pour la reconnaissance de l’objection de conscience en Turquie ?
Je vais vous raconter un souvenir. Quand j’étais enfant, notre maison située dans un village du district de Cizre faisait face à la gendarmerie. Tous les matins, j’entendais le slogan militariste : « tout Turc naît soldat » ! Un jour, je devais avoir 8 ans, j’ai demandé à ma mère où étaient mes bottes, mon uniforme, mes armes. Et ma mère m’a répondu que j’étais né comme tout le monde : nu ! Ce fut ma première leçon d’anti-militarisme. D’ailleurs en primaire, je jouais plutôt les médiateurs et l’instituteur m’avait surnommé « le pacifiste ».

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Pourtant plus tard, vous avez soutenu les actions du PKK, un mouvement de guérilla kurde ?
Oui, dans les années 1990, lorsque le conflit s’est intensifié entre l’armée turque et le PKK, j’ai assisté à l’expulsion de villages kurdes par l’armée, j’ai vu les morts de part et d’autres ainsi que dans la population civile. J’étais très touché et j’ai voulu me battre contre cet État en aidant les membres du PKK. En 1993, interpellé par les gendarmes, j’ai été torturé pendant ma garde à vue. La torture a nourri ma rage m’incitant à m’engager davantage pour le PKK. À l’époque je croyais à la violence comme moyen de lutte pour démocratiser la Turquie. En 1997, j’ai été condamné à quinze d’emprisonnement. En prison, j’ai beaucoup lu, notamment Tolstoï, Gandhi, Luther King. Ces ouvrages ont changé ma façon de penser. J’ai compris que la violence ne réglait pas les problèmes mais les amplifiait. Libéré en 2004, lorsque j’ai été emmené menotté pour la conscription, je me suis déclaré objecteur de conscience. À partir de là, je suis tombé sous le coup de la loi qui considère l’objection de conscience comme un délit.

Quels sont les obstacles à la création d’un service civil ?
Et répondant à une question posée par un député du BDP (Parti pour la paix et la démocratie, ndlr), l’ancien ministre de la Défense Vecdi Gönül a lui-même déclaré qu’il y avait un million de personnes qui fuyaient le service militaire obligatoire dans le pays. Une majorité de Turcs défendent l’objection de conscience. L’obstacle principal, ce sont les kémalistes nationalistes qui considèrent les objecteurs comme des traîtres à la nation voire des terroristes. Le second obstacle, ce sont les cercles de religieux qui sacralisent les soldats en les appelant « Mehmetçik » (traduction : petits Prophètes).

Merci de participer à notre pétition adressée aux Ministres de l’Intérieur et de la Justice turcs. Signez

Quels sont vos moyens d’action ?
Nous organisons des conférences de presse. Récemment, nous avons demandé l’intervention d’un gynécologue lors d’un procès pour qu’il nous dise si effectivement un Turc naît soldat ou simple bébé ! Depuis 2000, nous avons un site sur Internet malheureusement confronté à plusieurs tentatives de fermeture par l’État. Nous lançons des initiatives qui rassemblent à la fois des féministes, des islamistes, des athéistes, des Kurdes, des alévis, des homosexuels : notre force vient de cette diversité. Par ailleurs, au cours de mon séjour en France, j’ai rencontré des militants d’Amnesty, des journalistes et enfin des membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe à Strasbourg qui m’ont assuré de leur soutien pour l’abolition de ce fameux article 318 du Code pénal turc qui sanctionne l’hostilité à l’égard du service militaire.


Propos recueillis par Aurélie Carton.

Extrait de La Chronique de janvier 2012