
Russie : Zoia Svetova témoigne
La défenseure russe des droits humains, écrivain et journaliste au magazine russe d’actualité The New Times répond à nos questions depuis Moscou.
[07/10/2011]
Qui sont les défenseurs des droits humains aujourd’hui en Russie ?
Ce sont les gens qui travaillent dans les différents domaines de la vie sociale, les gens qui travaillent dans les prisons, en Tchétchénie pour recenser les cas de torture, les cas de kidnapping des gens. Les points chauds aujourd’hui en Russie sont la situation dans le Caucase du nord, le problème des gens dans les prisons mais aussi celui des mouvements écologistes: Je pense à toute l’équipe qui défend la forêt de Khimki et tous les problèmes écologiques. Souvent aussi, ce sont les journalistes qui se trouvent dans la zone de risque pour traiter les questions de corruption, de droits de l’homme, qui sont menacés.
Quelles sont les menaces auxquelles ils doivent faire face ?
Tous les gens qui s’occupent des droits humains sont menacés d’être arrêtés, d’être accusés de n’importe quel crime, de se retrouver un jour en prison, d’être passés à tabac ou même tués. On a recensé de nombreux cas ces dernières années de personnes menacées, en danger pour avoir essayer d’aider les autres dans des domaines où les droits humains ne sont pas respectés.
Le présumé organisateur de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa a été récemment arrêté ? Avez-vous espoir que les commanditaires soient un jour arrêtés ?
Non, je n’ai aucun espoir que les commanditaires de son assassinat soient arrêtés. Les gens qui se trouvent en prison sont apparemment liés à son assassinat. Mais la déclaration du représentant du comité d’investigation qui avait dit récemment que les traces de ce crime mènent à Boris Beresovski, l'oligarque russe actuellement en Angleterre m’a fait penser à des déclarations similaires datées de 5 ans, qui n’ont mené à rien. C’est une version qui ne tient pas debout, inventée pour cacher les vrais commanditaires de ce crime.
En 2009, vous aviez écrit pour la Chronique d’Amnesty un article sur l’évolution de la place de la société civile en Russie, Où en est-on aujourd’hui?
Le problème aujourd’hui en Russie c’est qu’il y a quelques jours le premier ministre Vladimir Poutine a annoncé qu’il serait président pour une durée indéterminée, qu’il pourrait exercer deux ou trois mandats consécutifs - ce qui a fait scandale en Russie. Beaucoup de gens, surtout les jeunes, disent vouloir partir, quitter la Russie, émigrer en Occident. C’est pour cela que le rôle de la société civile prend de l’importance. Ces ilots que représentent ceux qui défendent la forêt de Khimki, qui s’occupent des droits des prisonniers, des droits des gens torturés dans les commissariats de police sont le seul espoir pour la population russe que des gens pourront les entendre, les aider.
On peut s’attendre à ce que quelques mois après l’arrivée de Poutine au pouvoir le régime se durcisse encore. Le rôle des gens qui veulent rester dans le pays, qui ont un rôle civique très actif, qui sont prêts à risquer leur santé, leur vie et leur liberté pour travailler ici pour la société civile devient de plus en plus important. C’est le seul espoir que la Russie puisse garder quelques traits d’un pays non totalitaire.
Il existe aujourd’hui des difficultés à se rassembler, à manifester aujourd’hui en Russie. Ce sont de freins assez forts à un mouvement social.
C’est vrai que les lois en Russie interdisent aux gens de se rassembler. Il faut toujours une autorisation et les autorités n’en donnent pas souvent aux mouvements sociaux antigouvernementaux. Quand les gens se rassemblent on les arrête, on les tabasse, on les met dans les commissariats de police. C’est pour cela qu’on ne voit pas de foules qui se rassemblent. Les gens ont peur. Pour la plupart, ils ne veulent pas risquer leur liberté pour exprimer ce qu’ils pensent. Ils préfèrent parler chez eux, ou sur internet ; critiquer le pouvoir plutôt sur internet que dans les rues parce que c’est dangereux.
On revient un peu à l’époque soviétique.
Mais tout cela va dépendre de la position de l’Occident. Quand je dis l’Occident, je parle de l’opinion publique mais aussi des gouvernements, des leaders des pays européens. Medvedev et Poutine ont décidé dans leur cercle très étroit qui serait président, qui serait premier ministre. Si l’Occident prend une position critique par rapport à cette manipulation, oublie ses intérêts matériels - gaz, pétrole, etc - alors ces activistes et représentants de la société civile seront en sécurité. Sinon, ils seront en danger, et en grand danger
Par ailleurs, deux prisonniers d’opinion reconnus par Amnesty International, Khodorkovsky et Lebedev, sont toujours en prison. Pourtant, selon la loi russe ils devraient être remis en liberté conditionnelle puisqu’ils ont déjà effectué les deux tiers de leur peine. La justice russe viole les lois russes.
Vous ne semblez pas avoir grand espoir que les élections à venir puissent avoir un enjeu relatif aux droits humains ?
Mais en Russie il n’y a pas d’élections ! Les élections, c’est un choix libre et non pas prévu d’avance. Ce ne sont pas des élections, c’est un deal entre deux personnes derrière lesquelles il y a des groupes d’intérêts. Depuis cette annonce, plus personne ne devrait avoir aucune illusion sur ce qui se passe en Russie. Ce n’est pas du tout une démocratie.
Avez-vous des sources d’espoir en Russie ?
Quand on parle des défenseurs des droits humains qui continuent leur activité, c’est ce qui donne de l’espoir. Mais je répète que ces gens sont en danger car on s’approche d’un régime totalitaire. On n’a plus de télévision libre indépendante même si l’on a des journaux, des radios. Tout cela est une imitation de la démocratie. Certes, les gens peuvent sortir de la Russie, revenir ; il n’y a plus de rideau de fer mais ils ne peuvent pas faire de business . La corruption est énorme.
Qu’en est-il de votre situation personnelle ?
Pour l’instant je ne suis pas inquiétée. Chacun son tour.
J’écris dans un magazine. J’ai cette possibilité mais ma voix n’est pas très écoutée. Aujourd’hui le pouvoir se considère si fort, intouchable qu’il n’a pas peur des journalistes car l’impact de la presse écrite n’est pas énorme.
Mais on continue ce travail, et petit à petit la situation va changer. Derrière nous, il y a de jeunes journalistes qui continuent ce que nous faisons. Il y a aussi internet qui est une grande arme contre toute cette imitation de la démocratie.
Avez-vous un message pour les lecteurs, et particulièrement pour les militants d’Amnesty International ?
Amnesty International doit continuer ce qu’elle fait, être plus vigilante et réagir plus vite par rapport à ce qu’il se passe dans le pays. Amnesty International devrait être avec la Russie, les Russes, la société civile plus réactive à tout ce qui se passe dans le pays.
Il faut préciser qu’il n’y a pas d’institutions publiques indépendantes, ni justice ni parlement. C’est très dangereux. C’est pourquoi les Russes ont besoin du regard très attentif de l’Occident dans les mois qui viennent en Russie, jusqu’en mars 2012 et après.
Journaliste correspondante pour The New Times à Moscow
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