Nigeria : un contexte hautement inflammable
[31/01/2012]
En avril 2011, pour la première fois dans l’histoire du Nigeria, un chrétien d’une ethnie minoritaire originaire du delta du Niger au sud du pays est élu président. L’élection de Goodluck Ebele Jonathan marque un tournant décisif dans l’histoire du pays. Point de vue.
Depuis l’Indépendance en 1960, ce pays de 150 millions d’habitants, a été dirigé par des élites civiles et militaires des trois ethnies majoritaires (Hausa-Fulani du Nord, les Yoruba et dans une moindre mesure des Igbo du Sud). L’annonce de la victoire de Jonathan à la présidence a provoqué des émeutes et 800 morts dans les États du Nord. Les élites Hausa-Fulani, majoritairement musulmanes, écartées de l’échiquier politique depuis la mort prématurée de l’ancien président Yar’Adua, estiment que l’entente préalable dans le parti dirigeant aurait dû laisser la présidence au candidat du Nord. Seraient-elles derrière la montée des attaques islamistes de la secte Boko Haram contre l’État fédéral, et plus récemment contre les chrétiens (100 morts depuis décembre 2011) comme l’a récemment prétendu Goodluck Jonathan ?
En fait, l’arrivée d’un Ijaw à la tête de l’État résulte d’une autre entente – entre les militants Ijaw qui ont mené un combat armé contre les compagnies pétrolières et l’État nigérian qui a réduit les recettes fiscales de presque 50 % entre 2006-2009 et fait flamber les cours internationaux du baril à plusieurs reprises depuis 2004. Une amnistie générale introduite par Yar’Adua en juin 2009 n’a rien réglé aux problèmes de fond. En fournissant des bourses mensuelles et des formations à 26 000 anciens combattants et des contrats financiers pour leurs ex-commandants, elle a établi un cessez-le-feu qui bien que faible, perdure depuis deux ans permettant le rétablissement de la production au niveau de celle de 2006.
Derrière les différends ethniques et religieux entre le Nord (majoritairement musulman) et le Sud (majoritairement chrétien), il existe des craintes partagées que les ressources pétrolières ne parviennent pas à améliorer les conditions de vie de 70 % de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté. Ce qui explique l’appel à la grève générale des deux plus grands syndicats de travailleurs, lundi 9 janvier, à l’annonce de la suppression de la subvention du prix du carburant, et donc du doublement du prix à la pompe. Grève massivement respectée au nord et au sud du pays. Les Nigérians bien conscients des répercussions qu’une telle hausse risque d’avoir sur leurs moyens d’existence déjà précaires, sont très attachés à l’idée de bénéficier directement de leur statut de grand pays producteur de pétrole. Ce n’est pas la première fois qu’une tentative d’augmenter le prix du carburant provoque une forte mobilisation syndicale. Aujourd’hui dans le contexte sécuritaire fragile, non maîtrisé par le pouvoir en place, les risques de dérapages graves et imprévisibles se sont accentués.
La militarisation du Delta
En août 2011, devant la Haute Cour de justice du Royaume-Uni, Shell a reconnu officiellement sa responsabilité pour les déversements de pétrole à Bodo en 2008 et risque d’avoir à payer 415 millions de dollars afin d’éviter d’autres poursuites judiciaires et des frais de dédommagement plus élevés. La mobilisation, notamment du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop), a enfin porté ses fruits. Bien accueillie par les populations de Bodo, la reconnaissance de la responsabilité de Shell est une décision plutôt tactique de la part de la firme liée à son souhait de forcer vaille que vaille son retour en pays ogoni1. Ce retour reste très controversé et fortement contesté par une bonne partie de la population qui résiste malgré une pression forte et souvent violente des élus locaux aidés par les forces de l’ordre. Cette toile de fond de violence structurelle et d’abus systématiques des droits de l’Homme liés à l’exploitation pétrolière, perdurent malgré les avancées que représente la « victoire » judiciaire de Bodo.
La militarisation du delta n’a fait que progresser depuis les années 1990, avec l’établissement permanent en 2004 de la Force d’intervention conjointe (JTF), une force militaire intégrée qui fait désormais partie du paysage sécuritaire de la région. L’imbrication des compagnies pétrolières et de l’État nigérian gérant collectivement la sécurité des investissements en constitue un des maillons. Les compagnies étrangères, n’ayant pas le droit d’armer leur propre personnel de sécurité, recrutent, paient et approvisionnent logistiquement les agents de sécurité de l’État nigérian (police, police militaire et armée). L’état de siège et les violences quotidiennes qui en résultent ont aussi créé un climat propice à l’idée de la lutte armée.
L’amnistie de mai 2009 n’a rien changé à cela, la JTF reste en place, bien que l’implication de ses effectifs dans le raffinement et le détournement de pétrole (bunkering) soit bien connue et contribue à l’insécurité généralisée. La politique officieuse des multinationales consiste depuis des années à payer des sommes considérables aux « jeunes » pour assurer la sécurité des installations. Cette politique, renforcée depuis l’amnistie et les contrats de surveillance soutenus par l’État, accroît l’insécurité et l’opposition des populations du delta. Depuis l’arrivée de Jonathan au pouvoir, les attaques punitives à l’encontre des communautés soupçonnées d’abriter des « militants récalcitrants » sont monnaie courante.
Une inertie généralisée
Le rapport, en août 2011, du Programme des Nations unies sur l’environnement (Pnue) sur la pollution en pays ogoni confirme le rôle des déversements et des fuites dûs à l’usure des matériaux plutôt qu’aux activités dites illicites (raffinement artisanal et sabotage) dans la crise que subit le delta. Le financement complet de ce rapport par Shell, son insistance à dénoncer le bunkering et le raffinement artisanal dans la pollution environnementale, renforcent les soupçons de la société civile, qui se dit peu consultée par les enquêteurs, sur le manque d’objectivité du rapport. Des groupes de militants/ex-militants du Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, groupe armé (Mend) ont dénoncé le rapport. Le président Jonathan, lui, accueille ces recommandations sans mettre en place des dispositifs pour leur mise en œuvre.
Ceci n’est pas surprenant, vu l’inertie généralisée autour de la proposition de loi sur l’industrie pétrolière (Petroleum Industry Bill), toujours en débat, dont au moins cinq versions différentes ont vu le jour depuis 2008. L’objectif global du projet de loi est de privatiser la Nigeria National Petroleum Corporation (NNPC), la compagnie de l’État, d’augmenter sa part de profits face aux multinationales et de séparer ses fonctions de régulation de ses fonctions commerciales. Bien que le projet de loi envisage d’accorder jusqu’à 10 % (comme le prévoyait une première version) des profits aux communautés des zones exploitées, les modalités restent floues et très discutées. Très peu de consultations publiques ont accompagné un processus de délibération opaque. Pour l’heure, le projet reste lettre morte.
Kathryn Nwajiaku-Dahou
Département politique et relations internationales
Université d’Oxford
1/Depuis 1993, Shell ne produit plus en pays ogoni mais continue d’exploiter les oléoducs qui le traversent.
Extrait de La Chronique de février 2012












