Erick "papa Amnesty"

Erick Roumy (c) Aline Chambras
Erick Roumy (c) Aline Chambras

Bordeaux. En 1981, Érick Roumy adhérait à Amnesty International. Trente ans plus tard, toujours fidèle et plus que jamais engagé, il intègre le Bureau exécutif de l’association. Rencontre avec un militant qui ne s’essouffle pas.

Il semble presque gêné d’être interviewé. Mais très vite, Érick Roumy laisse son naturel causant reprendre le dessus. Assis au milieu d’un fouillis de radios et de télévisions, dans la petite boutique de vente et réparation audio-vidéo qu’il tient depuis plus de trente ans, cours de l’Argonne, à Bordeaux, il déroule son histoire.


Tout a commencé à la faculté de philosophie à Bordeaux, dans les années 1970. Il y côtoie de nombreux Espagnols découvrant avec horreur la pratique de la peine de la mort par garrot dans l’Espagne franquiste. Premier sujet de révolte pour ce petit homme aussi bourru que sensible. « Ça a été un élément déclencheur dans mon engagement pour l’abolition de la peine de mort », analyse-t-il avec le recul.

Autodidacte


En 1974, jeune marié, père d’une petite fille d’un an, il arrête des études suivies davantage par goût d’apprendre que par soif de réussite : « J’ai toujours couru après les diplômes, mais ils couraient plus vite que moi », s’amuse-t-il, un sourire enfantin éclairant son visage. Autodidacte, il ouvre avec un associé, son premier magasin d’audio-vidéo. Bien occupé par la vie de famille et ses nouvelles responsabilités professionnelles, il n’en oublie pas pour autant un slogan entendu en 1968 alors qu’il avait 17 ans : « Soyez réalistes demandez l’impossible ! ». Même s’il juge ces mots un peu naïfs, ils lui donnent envie d’aller de l’avant, de lutter contre les injustices dont l’actualité l’abreuve, la peine de mort, la torture, les violences faites aux femmes...

Et en 1981, quelques mois avant l’élection de François Mitterrand, Érick Roumy saute le pas en décidant de devenir membre de groupe à Amnesty International. « J’avais besoin d’un cadre, d’efficacité, et de rencontrer d’autres militants ». Très vite, il prend ses marques, devient trésorier du groupe Bordeaux, puis son secrétaire, enfin responsable régional.


Dans les années 1990, alors que sa famille s’est agrandie – il a trois filles – il intègre alors le Bureau exécutif de l’association. Des responsabilités qui lui prennent beaucoup de temps et d’énergie. Sa fille Gaëlle, aujourd’hui âgée de 27 ans, se souvient d’un « papa pas mal accaparé… » pour lequel elle s’inquiète parfois comme lorsqu’il effectue un voyage humanitaire en ex-Yougoslavie, en 1993. « Mais c’était son truc, il s’épanouissait ainsi, il avait besoin de donner de sa personne. Nous avons toujours eu conscience que tout ça était très important pour lui », précise-t-elle, avouant que pour le taquiner, elle l’appelle parfois « papa Amnesty ».

Engagement local et national


Depuis mars dernier, loin de s’essouffler Érick a rempilé au Bureau exécutif et recommence donc à mener de front engagement local et national. Tout en participant à un tourbillon d’autres activités. Le sexagénaire est ainsi bénévole à « Musique espérance », ONG crée par Miguel Angel Estrella, pianiste argentin persécuté par la junte militaire et réfugié en France en 1980. Il s’investit également dans « Musiques de nuit » le pôle de ressources jazz et musiques du monde en Aquitaine depuis trente ans. « Les journées font 24 heures », plaisante-t -il, conscient que son emploi du temps peut frôler le surmenage. « Et puis j’aime ça, c’est passionnant ».

Plus sérieux, il s’avoue chagriné par la diminution progressive du nombre de militants à Amnesty, mais, fidèle à son optimisme, refuse de baisser les bras : «  Je parle avec les gens, j’essaie de les convaincre, et puis quand je regarde en arrière, je me dis qu’il y a quand même eu de sacrés progrès : qui aurait cru, il y a trente ans, qu’une Cour pénale internationale serait créée ? Que la peine de mort serait abolie en Turquie et en Afrique du Sud ? ». Soudain, une ombre passe dans son regard : « Il y a aussi des échecs, je pense à Troy Davis, à la situation des Roms et des étrangers en France aujourd’hui. C’est pour ça que je continue, que je ne peux pas arrêter ».

D’ailleurs, même dans sa boutique, il prend le temps de militer : sur la porte de son magasin, à côté de publicités pour des chaînes câblées, on trouve la Déclaration universelle des droits de l’homme. « Avec certains clients je me lâche, avec d’autres, non, raconte-t-il, j’essaie de ne jamais laisser passer de paroles qui me déplaisent, comme lorsque quelqu’un me parle du « problème » des étrangers ou tient des propos homophobes. Mais je reste prudent, vous avez vu ma taille ! ».

Aline Chambras

article extrait de La Chronique de novembre 2011